Keep it this way – Miriam SpeyerJ’ai toujours eu peur de finir vieux con. C’est d’autant plus con que, lorsque j’étais jeune, je n’avais pas peur de démarrer jeune con. Même plein pot. Pourtant, on ne peut pas dire con n’était pas prévenu. De Brassens : « le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con », à Téléphone : « Jeune con, vieux con, toujours égal à toi-même », on sait que ça n’est pas moins ou plus grave selon le moment de la vie où ça se produit. Et si les baladins ne sont pas assez classe pour vous, je vous invite à relire votre philosophe préféré, je parie que vous y trouverez le même adage.
Pourquoi je vous dis ça ? Parce que l’autre jour, en écoutant des jeunes parler, je me suis dit en silence dans ma tête : « Mais ils sont pas bien, ces jeunes ! ». C’était la première fois. Ca avait beau être en silence sans que personne ne m’entende, je me suis mis à raser les murs, couvert de honte par moi-même. Je ne sais plus de quoi ils parlaient exactement. Ils disaient qu’ils n’auraient pas de retraite, que leur vie serait certainement de merde la plupart du temps, etc… Tout ça me paraissait discutable mais tout à fait entendable. Je les plaignais et les comprenais même si je trouvais dans leur ton une exagération que je connaissais bien pour l’avoir employée moi-même à leur âge. Ce qui a fait résonner les os de mon crâne au point de me donner une migraine instantanée c’est qu’à un moment, l’un d’entre eux a dit : « On n’a rien à perdre ! ». Ca aussi, je pouvais l’entendre, je l’avais dit moi-aussi en étant ado. Ce qui m’a choqué, c’est que tous autour ont acquiescé alors que la plupart d’entre eux avaient des conjoints et pour certains, des enfants. J’étais sidéré. A la minute où j’ai eu femme et enfants, j’ai eu la sensation qui ne m’a jamais quittée depuis que j’avais TOUT à perdre !
J’ai tenté de relativiser : ils sont jeunes, ils exagèrent exprès, ils ne croient pas vraiment à ce qu’ils disent. Mais pour être honnête, leur sincérité était quand même troublante. Il me revenait en tête des diktats pénibles et idiots qu’on entend régulièrement ces temps-ci : l’amour ne dure que trois ans, les jeunes aiment plus leur téléphone que les gens… Le monde devenait encore plus sombre, est-ce que les gens allaient se mettre à tenir plus à leur réseau 4G qu’à leurs proches ?
Sur le forum Rock 60-70, C’était « business as usual » à cette différence près qu’un des membres avec qui je cause bien volontiers vu qu’on a des affinités musicales et humaines faisait une pose dans sa participation. Il en avait marre, il trouvait que les gens ne s’écoutaient pas, ne se répondaient pas. Il avait tiré sa révérence. Il disait qu’il reviendrait mais pas tout de suite, le temps de réfléchir et de se reposer.
Un des trucs qui m’avaient étonnés quand je me suis inscrit sur un forum, c’est qu’on peut s’envoyer des messages personnels. Je pensais que c’était interdit. Je pensais que toutes nos communications devaient se faire au grand jour pour alimenter la discussion collective afin de rendre l’espace vivant et de le faire proliférer. Pour moi, les apartés étaient comme volés au collectif. Ben non, on peut avoir des conversations privées et c’est normal. C’est dans un de ces messages privés que Sumo (appelons-le comme ça, ça devrait l’amuser) m’explique plus en détail sa défection passagère et ses raisons. Rien de différent de ce qu’il a déjà dit à tout le monde mais un développement plus personnel. Il n’aime pas les faux semblants, les postures rhétoriques et tout ce qui masque la vraie communication. Ca tombe bien, j’aime bien quand les discussions sont personnelles, quand on ne manie pas des grandes idées nébuleuses pour se cacher derrière. Je le remercie pour ses confidences et lui assure que pour moi, les discussions sont toujours sincères. J’ai une sorte d’incapacité qui confine parfois à l’infirmité à planquer ce que je pense. Il n’y a que sous la torture d’une dictature que je ferai tout ce que je peux pour dissimuler des vérités afin d’épargner mes amis mais je pense que je ne pourrai pas m’empêcher de glisser aux tortionnaires que leurs méthodes sont merdiques, qu’elles font très mal et qu’eux-mêmes ne sont pas des personnes fréquentables.
J’ai l’air de m’égarer mais ce n’est qu’une impression. On connaît tous cette sensation : quand une incertitude réveille toutes les autres. On est déstabilisé, plus sûr de rien. Enfin, pas de rien. Dans les moments de doute, il reste quand même ceux qu’on aime. Les voir vivre fait du bien, laisse entrevoir la suite parce que ça, on ne veut pas le perdre. Ce n’est pas possible que les jeunes de l’autre jour en soient à ne pas redouter de perdre ça aussi.
Sumo m’envoie un lien vers un clip d’une jeune chanteuse. Elle reprend seule avec sa telecaster Dancing days de Led Zeppelin. C’est beau. Elle le fait à sa sauce évidemment plus intimiste que l’original. Comme c’est sur Youtube, on me propose d’écouter d’autres chansons de la chanteuse. Je choisis un clip un peu au hasard. Ca s’appelle Keep it this way. La chanteuse, c’est Miriam Speyer.
Bien que ça ne soit pas une vidéo-selfie le son en est minimal mais très bon. Un petit arpège rapide à la gratte électrique et sa voix entame un tour de charme envoûtant. Je suis pris, enveloppé. Je l’écoute une fois sans prêter attention aux paroles comme souvent. Je ne retiens que son : « Oh yes » presque murmuré quatre fois de suite. Il me fait penser très fort aux moments les plus intimes de la vie de couple. Je remets la chanson à son début et l’écoute une deuxième fois en pensant tenter de comprendre les paroles mais j’attends trop le « Oh yes » qui m’électrise et je suis obligé de rejouer une troisième fois le titre pour me pencher sur les paroles.
Ce n’est pas facile de se concentrer sur une traduction quand le charme opère autant. J’y arrive quand même un peu. Et c’est réjouissant, au moins de mon point de vue. Elle attend son mec qui devrait être là dans une minute mais il tarde un peu et elle s’endort. On ne sait pas s’il finira par se pointer en retard ou si la chanson veut annoncer que c’est la fin. Ce qui me réjouit autant dans les paroles, parce que la musique m’a déjà emballé à la première écoute, c’est qu’elle décrit sa vie simple : tout est parfait, le mec vient la chercher au boulot presque tous les jours, « it felt so good, i’ll do anything to keep it this way », « je ferai tout pour que ça reste ainsi » ! Elle est toute jeune cette nana, elle n’a pas trente ans. Et elle a bien quelque chose qu’elle ne veut pas perdre. Cette constatation me fait du bien. Elle veut garder quelque chose d’important et ce n’est pas un bien matériel mais sa vie avec son mec. La conversation que j’ai entendue l’autre jour continuera de me chagriner, mais beaucoup moins.
Je passe la chanson huit ou dix fois de suite sans me lasser. La voix de Miriam est sensuelle et la mélodie enjôleuse. Mais ça frise le plaisir solitaire. J’arrête la répétition à regret. Ma femme est dans la pièce. Au lieu de me taquiner sur le thème « t’écoutes encore une nana en boucle », elle me dit : « Pourquoi tu arrêtes ? Qu’est-ce que c’est charmant ! Remets-la encore. » Je ne me fais pas prier et la remets cinq ou six fois. J’en profite pour regarder le clip qui ne gâche rien. Cette blondeur ! Cette tenue veste ouverte ! Cette façon de jouer de la guitare cheveux mouillés sous la pluie ! Il faudra que je trouve un smiley plus fort que le rose avec des petits cœurs pour illustrer mon état quand j’écrirai à Sumo pour le remercier de la découverte.
Je lui dis tout le bien que je pense de la découverte qu’il a partagée avec moi et il me répond que ça ferait une belle histoire à raconter dans : « La première fois que j’ai écouté ça… » Je lui réponds que je vais m’atteler à la tâche et lui soumettre le texte avant de le publier dans le sujet.
Mais « Vanitas vanitatum et omnia vanitas » ! Il se marre. Il ne voulait pas parler de ma première écoute de « Keep it this way » mais de la première écoute de « Dancing days » par Miriam Speyer.
Qu’à cela ne tienne, comme vous le voyez, je pousse la « vanitas » à vous raconter l’histoire malgré tout en y collant en plus une citation latine et j’espère que vous apprécierez la musique.
Quand même, je n’avais pas tort de penser que la plupart des échanges sur un forum doivent se faire au grand jour. Jusqu’à maintenant, il n’y a que Sumo et moi qui connaissons Miss Speyer, c’est dommage. Il faut à tout prix que les gens qui échangent ici la découvrent : la tôlière Vachte Sorcière, la vaporeuse Escobarritta, Le facétieux Souris-Sot, le curieux Mage de Gdansk, le futé Grand Bêta, le naturiste HabilléHabillé, l’illogique Vulcain, le mutique Bruit, le parodique Incalculable Pi, le viticole Pape du Château Neuf, le trognon Pèle Rein, le pelliculaire Mr Frise, le consonnant Zzzénépachangé, le cheum Oléagineux, le vinylique 96tears, etc… Que les autres me pardonnent, je ne pouvais pas citer tout le monde. Et bien entendu, j’ai changé les noms mais toute ressemblance avec des personnages du forum rock 60 70 serait voulue.
Et puisque je ne recule devant rien, je me permets même un conseil de vieux (con ?) en conclusion. Faites comme vous voulez, sans blesser votre prochain, bien entendu, mais débrouillez-vous pour avoir quelque chose à perdre, vous avez tout à y gagner !