Merci les gars, c'est sympa !
Paris, le 14 novembre 201...
Pendant que San-Antonio s'apprétait à se noyer au Havre en cette belle journée de novembre, affublé d'une mission dont il se serait bien passé, des huiles fronçaient des sourcils, rassemblées bien au chaud dans un bureau à Paris, au 5ème étage d'un immeuble cossu du boulevard Haussmann. Le parquet couinait sous les allées et venues concernées, l'éclairage était tamisé et l'atmosphère feutrée. On n'était pas pas au PMU "Chez Mimile". On avait de la tenue, on retenait son langage.
Enfin presque... "Mais sauf le respect que je vous doigte, pourquoi t'est-ce que vous l'avez envoyé là-bas tout seulâbre, not' San-A ?" brailla soudain Béru à l'intention d'Achille, blanc comme un marbre de Carrare et tendu comme un slip de séminariste. "J'aurais pu partir en mission avec lui, comme d'hab' ! Lui et moi, on a souvent fait équipe et nos preuves, non ? En on en a souvent résoudu, des sacs de noeuds, et des tordus ! Même Pinuche, ici présent, avec sa mine de gaufrette, aurait pu nous épauler !"
Entendant cette diatribe, Pinaud, qui, doucement bercé par l'atmosphère ouatée, commençait à s'endormir sous son bitos, se mit à bavocher "Mais, mais, mais !" Béru le coupa dans son élan : "Ferme ton clapoir, la Pine, j'explique ! C'est vrai, quoi, m'sieur le Dirlo, le San-A, sur une mission commack, sans ses coéquipiers, c'est comme si on l'envoierait au casse-pipe, il a pas une chance, il va nous rev'nir les pieds d'vant, ou au mieux avec la Légion d'horreur !"
"Alexandre-Benoît !" tonitrua soudain le décalcifié du dôme. "Un peu de calme et de tenue, s'il vous plait ! Nous connaissons tous ici vos états de services, mais ils ne vous permettent en aucun cas de remettre en cause mon autorité !" La phrase était tombée comme un couperet et pour un peu on aurait imaginé la tête de Béru rouler dans la sciure.
Béru se renfrogna, saisi par cet ouragan. Il tenta de réajuster le noeud de la cravate improbable qui lui pendouillait sous le goitre et rajusta machinalement le bas de son pantalon, qui tirebouchonnait tel un accordéon sur ses chaussures éculées, qui accusaient d'emblée leur nombre de kilomètres et ne seraient pas sorties sans mal d'un contrôle technique en règle.
La voix d'Achille se mit à nouveau à trancher l'atmosphère qui était depuis peu devenue palpable, comme cotonneuse. Pour un peu, on aurait pu en tailler des lambeaux avec un cutter. "Cette mission est pour notre nation d'une importance capitale. Elle dépasse les enjeux du grand banditisme, ceux que nous maîtrisons plus ou moins bien. Si j'ai envoyé seul au Havre notre collègue et ami Antoine, c'est que je considérais qu'il était de la prime importance que cette enquête, difficile je le concède, soit accomplie dans la plus parfaite discrétion." Et le Vieux ajouta, presque comme à regret "Maintenant... si quelques électrons libres veulent suivre leur atome... Je ne peux pas aller au-delà des lois de la physique..."
Les costards-cravates rassemblés dans le bureau d'Achille eurent des réactions diverses... On toussota, on haussa les sourcils, on croisa et décroisa les jambes... Si le Patron lançait ça, c'est qu'il avait ses raisons... Béru, prenant le taureau par les cornes, fut le premier à réagir de façon concréte. Donnant un coup de coude à Pinuche, qui finissait de partir aux quetsches dans le fauteuil d'à-côté, il se leva soudainement en s'écriant "J'y go" ! Pinaud, englué dans les méchants filaments de la dorme, et soudain réveillé par le coup de nageoire de Béru, papillonna des stores et bredouilla, d'une voix de crécelle, en tentant de s'extirper de son fauteuil-cocon : "Moi-z-aussi ! San-A, tiens bon, on arrive !"