Phil Spector, le mur de son - Mick Brown - 2010.L'une des meilleures bio. que j'ai lues, et pourtant ...
... Autant le dire tout de suite, Phil Spector et ses couches de plâtre, ça n’a jamais été mon truc. Ma première rencontre avec lui c’était il y a fort longtemps puisque son existence m’a été révélée sous son jour le plus terrible : The Long and Winding Road.
A partir du moment où j’ai lu qu’il était responsable de cette dégoulinante, je l’ai détesté.
Les années passant, l’oreille s’affinant, l’humeur s’apaisant, c’est plutôt la curiosité qui me faisait lever un sourcil chaque fois que son nom était cité.
Je ne parle pas là de son actuel statut de locataire d’une prison californienne. C’est une affreuse histoire qui s’est produite dans sa résidence d’Alhambra, le Pyrénées Castel. On ne peut pas ne pas en parler mais ce n’est pas le point central du livre de Mick Brown même s’il lui consacre une partie un peu lourde vers la fin.
Alors déblayons tous les poncifs (généralement avérés) sur Spector, pour arriver à parler de ce livre. Oui, c’est un sale personnage, oui il maquillait comme des bagnoles volées les chansons qui lui étaient confiées, oui il ajoutait son nom clando lors du dépôt d’une composition, oui il ne savait pas s’arrêter (j’ai personnellement failli mourir d’une overdose de clochettes lors de l’écoute de son Christmas Gift de 1963), oui il harcelait les musiciens, oui il les faisait attendre des heures le temps de bien placer les micros, oui il faisait chier les chanteurs et les chanteuses jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus, oui il raffolait des flingues, oui il adorait humilier les gens.
Prétentieux, arrogant, arriviste, intrigant, menteur, radin, cruel (ce qu’il disait de Brian Wilson était horrible), maniaco-dépressif tendance méchant garçon.
Mais, c’est aussi quelqu’un d’incroyablement attachant « malgré tout ». Il vivait pour le son. Comme Brian Wilson, il entendait de la musique dans sa tête en permanence. Son exigence bien connue en studio n’était sûrement pas du sadisme mais une naïve exigence.
Voilà 5 bonnes raisons de lire ce livre :
1) Parce que le bouquin est hyper documenté tant en ouvrages qu’en entretiens (des centaines) menés par l'auteur, dont ceux avec Spector lui-même.
2) Parce que c’est une bible sur le milieu musical américain des années 60 : le
Brill Building –
Philles Records –le minuscule studio
Gold Star (le studio fétiche de Spector) – les «
moguls », ces jeunes gens juifs new-yorkais souvent d’extraction très modeste (Spector lui-même venait du Bronx) amoureux de jazz, de blues et de gospel et qui ont créé l’industrie musicale américaine.
On croise
Leiber et Stoller,
Kirshner,
Doc Pomus,
Ahmet Ertegun (le fondateur d’Atlantic Records) très proche de Phil Spector,
Jack Nitzsche, son arrangeur préféré et roi de la Chantilly musicale, et bien d'autres encore.
On croise aussi les auteurs - dans leurs petits boxes du Brill Building - ces binômes auteur/ compositeur qui la plupart du temps finissaient par se marier à l’instar de la brillantissime
Ellie Greenwich et
Jeff Barry ou Carole Klein (aka
Carole King, bonne copine de Neil Sedaka et de Paul Simon) et
Gerry Goffin.
Et puis évidemment, l’incontournable
Wrecking Crew : Carol Kaye, Larry Knetchel, Glen Campbell, Leon Russel, Bruce Johnston, Hal Blaine (sa fille deviendra un temps l’assistante de Spector. Pourtant très protectrice vis-à-vis du producteur, cela n’empêchera pas leur relation de se terminer en clash ; tous ceux qui ont approché Phil Spector ont connu cet épilogue, d’ailleurs), etc.
3) Parce qu’on rencontre tout le monde qui a gravité autour de Spector : de ses copains de collège avec lesquels il enregistrera (à peine 16 ans) le céleste
To Know Him Was to Love Him (The Teddy Bears) à
Céline Dion (René a fini par le virer). En passant par les
Ramones (End Of The Century),
Georges Harrison,
John Lennon qu’il chérissait véritablement (Spector s’est effondré quand il a appris la mort de Lennon),
Lenny Bruce, ...
Sonny Bono aussi faisait partie du cercle des intimes au tout début des années 60 ; un jour, lors d’une session Bono amena sa nouvelle petite amie,
Cherilyn Sarkisian, qui fut aussi sec embauchée par Spector pour les chœurs (et probablement aussi pour sa plastique, Spector aimait les femmes) mais voilà, la puissance vocale de la future Cher était telle que Spector devra la placer loin derrière les autres choristes pour ne pas vriller sa production.
Wilson aîné ne faisait en revanche, pas partie du cercle intime de Spector mais comme ils passaient leur temps à s’espionner mutuellement, il a probablement autant fait partie de la vie de Phil Spector que Spector de la sienne. Une chose est intéressante à noter :
dans une bio de
Brian Wilson, on peut lire que l’un des symptômes récurrents de sa schizophrénie était de se croire suivi par Phil Spector, donc on se dit : « esprit perturbé ». Mais dans la bio de Mick Brown, on apprend aussi que l’une des manies de Spector était … de suivre en toute discrétion les gens auxquels il tenait ou qui l’intriguaient. Wilson n’était peut-être finalement pas aussi halluciné qu’on l’a raconté.
Spector tiendra des propos assez cruels envers Brian Wilson. Autant Brian Wilson a toujours crié son admiration pour Spector, autant ce dernier n’a jamais rien lâché de la sienne pour l’autre. Il est comme ça, Spector : "admirez-moi mais – même si je vous admire ou vous aime - vous n’en saurez jamais rien car c’est moi qui vous contrôle tous".
Soit dit en passant, je pense que Spector se trompait : il n’a jamais fait aussi bien que Wilson dont la production - fine, fraîche, brillante et intelligente - bat à plates coutures celle de Spector, moins créative, plus kolossale, plus symphonique et plus « je t’explose l’auto-radio en mono ». D’ailleurs, malgré quelques tentatives toutes soldées par des échecs, Spector ne réussira jamais à se ré-inventer, contrairement à Wilson …
Brian Wilson, 1,90 mètre - Phil Spector, 1,65 mètre : le plus grand est bien celui que l’on croit.
On croise aussi
Berry Gordy avec lequel Spector se tirera la bourre probablement jusqu’à la fin de leurs respectives vies (Spector ne comprendra jamais comment
Motown pouvait enregistrer des hits en passant aussi peu de temps en studio).
On vit la naissance des tubes comme - entre autres - la blue eyed soul des
Righteous Brothers, (
You've Lost That Lovin' Feelin' ) et celle des ratages comme le
River Deep Mountain High pour
Tina Turner dont la voix sera littéralement noyée sous les couches d’instruments.
Mick Brown ne se borne pas à faire du name dropping : il s’attarde sur chaque personne qu’il cite, avec force détails (l’enregistrement du
End Of The Century des Ramones est, à ce titre, assez rigolo ; à part Joey, le reste du groupe n’avait pas la patience ni la compétence requises pour sacrifier à la routine traditionnelle de Spector consistant à épuiser les musiciens en leur faisant jouet et rejouer les morceaux. De plus, la seule personne intéressante aux yeux de Spector c’était Joey. Il a carrément viré Johnny et consigné Dee Dee et Marky - qu’ils jugeait inutiles – dans leur hôtel).
4) 4ème bonne raison de le lire : il est super bien écrit et très structuré, ce qui n’est pas courant dans les biographies (et, croyez-moi, je sais de quoi je parle car j’en bouffe, de la bio).
5) Parce que le bouquin est exhaustif et exempt de remplissage ; sur ses 698 pages aucune n’est inutile.
J’ai refermé ce livre avec nostalgie, j’ai fini par vraiment m’attacher à ce drôle de personnage qu’est Phil Spector.
Ah ! J'oubliais : dans ce commentaire, je n'ai pas écrit les 3 mots magiques : WALL OF SOUND ...