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Contrairement à Aguirre, dont le projet fou se soldait par un échec cuisant et pathétique, le projet insensé de Fitzcarraldo aboutira. Ici, le personnage incarné par Kinski ne véhicule pas la bonne parole des évangiles, mais la musique (en l’occurrence l’opéra, par la voix de Caruso). Là où Aguirre tirait des coups de canons en direction des Indiens postés sur les rives du fleuve, Fitzcarraldo sort son gramophone et diffuse des airs d’opéra depuis son bateau. Là encore, le choix de Kinski pour ce rôle semblait évident. Pourtant, à l’origine, après que Nicholson eut repoussé l’offre, ce fut Jason Robards qui obtint le rôle. Mick Jagger fut également engagé dans l’aventure. Une blessure obligea Robards à quitter le film, et Herzog se tourna alors vers son acteur fétiche, lucide toutefois quant au futur déroulement des opérations. Kinski fut en effet fidèle à lui-même au cours du tournage, et se montra particulièrement odieux. Le commentaire audio d’Herzog nous renseigne un peu plus sur sa folie, folie qui une fois encore faillit lui coûter la vie, les Indiens apeurés par ses cris ayant sérieusement envisagé de le supprimer. Les accès de fureur du comédien étaient d’origines diverses, et provenaient notamment du fait qu’il n’aimait pas apprendre de longs textes. Si jamais il venait à les oublier lors de la prise, il pouvait alors se déchaîner pendant des heures, et éructer ainsi jusqu’à en avoir la bave aux lèvres. Mais Fitzcarraldo est également le seul film où Kinski se montre souriant et charmant. On peut légitimement penser que la présence de Claudia Cardinale à ses côtés lui a donné l’occasion de montrer le côté gentleman de sa personnalité. Fitzcarraldo est un film sur la foi. Pour les besoins du tournage, Herzog et son équipe ont réellement hissé le bateau au sommet de la montagne. Fitzcarraldo, c’est Herzog. Ce rêve fou, c’est avant tout le sien. Production étalée sur trois ans, construction de deux bateaux identiques, équipe technique réduite à douze personnes, conditions climatiques désastreuses, acteur principal fou à lier : on conviendra aisément qu’on ne se lance pas raisonnablement dans une aventure pareille. Pour en savoir plus sur ce tournage épique, on se tournera vers le documentaire de Les Blank Burden of Dreams édité aux États-Unis chez Criterion. Contrairement aux autres making-of, qui ne font qu’ôter le mystère et la magie du film en en dévoilant les coulisses, ici, le fait de savoir que ce qu’on voit à l’image s’est bel et bien passé dans le réel, qu’il n’y a aucun effet spécial, contribue à donner une dimension encore plus grande au film, qui en devient alors une formidable source d’inspiration (citée par Ferrara dans son méconnu Dangerous Game, qui s’attachait à montrer les difficultés d’un tournage).
_________________ Il est parfaitement superflu de connaître les choses dont on parle. Je dirais même que la sincérité en général dénote un certain manque d'imagination.
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