«Oh! si ma poésie était une rosée
Qui, s'épandant à flots sur votre âme épuisée,
Lui versât quelque peu de consolation
Et calmât vos douleurs avec son onction»
— Maurice de Guérin, “Poésies” (1839)
Photo extraite du “Guinness Who’s Who of Folk Music”
De g. à dr.: Georg Hultgreen, Kerrilee Male, Michael Rosen, Gerry Conway, Trevor Lucas
Tous ceux qui affectionnent la vague chevaleresque, galante, exquise, déferlant sur la terre d’Albion entre 1966 et 1969 se doivent d’écouter l’unique album d’Eclection paru en septembre 1968: le bien nommé “Eclection”, œuvre ardente, sensuelle, mélancolique, servie par une collection d’instruments, rock et classique, des chœurs séraphiques, un lyrisme enchanteur et vertigineux.
Catalogué “folk-rock” ou “acid-folk”, son style s’apparente en réalité d’avantage à de la pop, pop luxuriante, chamarrée, riche d’influences variées — folks, bien sûr, mais aussi orientales, médiévales, baroques et psychédéliques —, et l’on peut s’en faire une idée en se livrant au jeu des comparaisons (*1), en vagabondant dans le répertoire d’autres artistes ayant su combiner folk et pop; ainsi les Strawbs (sur leur premier album), Al Stewart (sur “Bedsitter Images”), Donovan ou Cat Stevens. D’une manière plus générale, l’on peut aussi établir quelques parentés avec les groupes suivants (*2): Procol Harum, pour son emphase solennelle; Jefferson Airplane, ses dérives hallucinées; The Mamas and the Papas, ses harmonies vocales, le modelé de ses compositions. Enfin, plus précisément, il convient de relever des parallèles avec cinq succès pour le moins bigarrés et délictueux: “Reflections of my life”, Marmalade (1969); “I started a joke”, Bee Gees (1968); “Rain and tears”, Aphrodite’s child (1968); “My year is a day”, Les Irrésistibles (1968) (*3); “Tuesday Afternoon”, The Moody Blues (1968). Mais que l’on ne s’alarme pas, jamais Eclection ne s’égare dans les méandres bombastiques nuisant à la réputation des autres.
Bien que “basés” à Londres, tous, presque, sont émigrés; d’où, en partie, leur patronyme, qui est un néologisme. Georg Hultgreen, principal compositeur (huit titres sur onze), guitariste, chanteur, fils d’un prince russe et d’un sculpteur finnois, est né en Norvège. Vers l’âge de dix ans, il se retrouve à Paris, puis au Québec où il apprend l’anglais et travaille à la conception de vitraux. Michael Rosen, auteur des titres restants, guitariste, chanteur et trompettiste, est canadien. Kerrilee Male, chanteuse, est australienne. Elle a fait partie, au début des années soixante, du Dave's Place Group: combo folk se produisant pour une émission de télévision nommée “Dave’s Place” (du nom du guitariste Dave Guard, ex-Kingston Trio qui, je ne sais comment, se retrouvait à Sydney). Trevor Lucas, lui aussi est australien. Oui! Trevor Lucas, le fondateur de Fotheringay, le mari de la regrettée Sandy Denny. Outre son rôle de dirigeant, il tient ici les emplois de bassiste et de chanteur. Avant de quitter sa terre natale, en 1965, il a joué dans les cafés et les clubs de Melbourne et enregistré un album. Il a ensuite enregistré un autre album, “Overlander”, en 1966, et joué en duo avec Kerrilee Male. Vient, enfin, Gerry Conway, batteur, assurant parfois les “backing vocals”. Il a peine vingt ans lors de la formation et a déjà joué avec Alexis Korner. Lui seul est anglais.
Leur formation a pour origine la rencontre, probablement fin 67, de Michael Rosen et de Georg Hultgreen au “Bangers”, un restaurant du quartier de Bayswater, où ce dernier interprète des chansons de Gordon Lightfoot. Rosen va présenter Trevor Lucas, qui va présenter Kerrilee Male, puis Gerry Conway. C’est Joni Mitchell, amie et compatriote de Rosen, et séjournant alors à Londres, qui invente leur nom. Aux termes de prestations fort appréciées et de rencontres propices, ils sont bientôt distingués par Elektra: un honneur plutôt rare sur cette terre d’Albion, que seuls (à ma connaissance) partagent Incredible String Band et Renaissance (*4). Jack Holzman adore leur musique et ne lésine pas sur leur promotion, se proposant même de les produire aux Etats-Unis, où, croit-il, ils auraient plus de chance. Mais Eclection préfère rester en Angleterre.
En 1968, ils enregistrent, aux studios IBC de Londres, sous la houlette d’Ossie Byrne et de Phil Dennys, un ensemble de titres qui paraîtront au gré de l’année sous forme d’un album et de quatre singles. Ossie Byrne est connu pour avoir produit le premier album des Bee Gees, Phil Dennys pour avoir présidé aux arrangements d’icelui.
“Nevertheless” (M. Rosen), couplé avec “Mark time”, parait en juin. «Nevertheless I can’t help dreaming of you, I can’t help falling for you, I just can’t help»... une chanson de saison, azurée, pétillante comme une ode des Mamas and the Papas, ou comme le fameux “My Year is a day” cité plus haut. C’est la voix de Michael Rosen qui s’élève ici, soutenue par de vigoureux accords de guitare acoustique, une nuée de violons et l’unisson des voix, dont celle, puissante et claire, de Kerrilee Male. Ajoutez à cela une gambade de flûte, quelques subtils gazouillis électroniques et vous obtenez ce qui aurait dû être un “hit”, mais ne franchit pas la barre du top 100. — Je ne peux parler du B side qui ne figure pas sur l’album et demeure à ce jour inédit.
Un deuxième single,
“Another time, another place/Betty Brown”, émerge en septembre: deux chansons extraites de l’album qui paraît en même temps. Tous les titres de cet album, à deux exceptions près, sont chantés, soit par Rosen, soit par Kerrilee Male. Mais arrêtons-nous sur la pochette, que l’on voit malheureusement mal ici et qui n’est reproduite qu’à moitié dans la réédition CD de Collector’s Choice.
Elle est due au talent de Joel Brodsky, photographe qui, l’année d’avant, a réalisé les clichés illustrant les premiers albums des Doors. Dans le groupe de poupées et de mannequins émergeant d’un halo rougeoyant, l’on reconnaît les musiciens, figurant au verso dans la même position. Cette réplique entérine-t-elle cette “mise en vitrine”? Leurs mines peu amènes, leur manière de fixer l’objectif le laisse supposer. Et l’on revient au recto, fasciné par les flous, les voiles, les dédoublements, l’absence de visage des “pseudo-musiciens” et la nudité des autres fantoches — des femmes et des enfants —, fascinés par ce jeu sur le double et le factice, ce “bric-à-brac” onirique et mystérieux que vient couronner “Election” en lettres tarabiscotées.
De g. à dr.: Michael Rosen, Gerry Conway, Kerrilee Male, Trevor Lucas, Georg Hultgreen
L’album:
“In her mind” (G. Hultgreen). «She’s leaving time to be, A trace for reason, Solitude owes me her smile, Why in so many years, Could she forget, Life without a moment to dream». Plus mélancolique que “Nevertheless”, avec ses arpèges cristallins de guitare, ses langueurs brumeuses d’orgue et de violoncelle, il rappelle le climat magique et envoûtant des Strawbs. Les gazouillis électroniques reparaissent dès l’intro, altérant la pureté des accords de guitare, leur conférant une vibration curieuse et fruitée. — Et l’on constatera que chaque chanson, en ses instants calmes, contient en filigrane ces pépiements intrigants, très perceptibles au “casque”; à se demander s’il ne s’agit pas d’une malfaçon: bande magnétique un peu flottante?
“Violet dew” (G. Hultgreen). Le timbre adamantin de Kerrilee Male, ses inflexions étincelantes s'harmonisent à merveille avec cette aubade. «Lost in maze of colours, Where will it end, Sailing throught wildwood flowers, Piercing the mist of Violet Dew». L’intro est suave, aérienne, ondoyante, la suite est plus vigoureuse: martèlement de la batterie, incursions de percussions, trompettes pavoisantes, riff mordants de “gratte” électrique, le tout nimbé de violons et de chœurs obnubileux.
“Will tomorrow be the same” (G. Hultgreen). Une complainte fluide et mélancolique évoquant Procol Harum et les Moody Blues. Un titre ad hoc pour de pluvieux après-midi d’automne ou de tristes matins d’avril, quand de blêmes nuées s’effilochent dans un ciel gris. Michael et Kerrilee se désolent... «Dreamin’ of the life that I can’t find, Leaving all my chances far behind and, Sleeping through my troubles, Will tomorow be the same?»
“Still I can see” (G. Hultgreen). Des arpèges sautillants de guitare, des clochettes argentines, des chœurs scandant des “bom, pa-pa-pah!” nous entraînent en un charmant menuet. Kerrilee mène le bal de sa voix d’archange... «Close your eyes never say a word, Rising high with the sound , Clouds are breaking and beams of sun, Will drive them homeward bound».
“In the early day” (G. Hultgreen). La voix de basse de Trevor Lucas convient bien aux accents martiaux de cette chanson. L’on songe à Richard Thompson, l’on songe aussi à “Penny Lane” quand, au refrain, surgit le son radieux d’une trompette... «In the early days, being anywhere, In a moment, life without a care, Reaching out to see, wanting life to be a dream».
“Another time, another place” (G. Hultgreen). A side du deuxième single. Un titre épique, éclatant, qui rappelle les compositions les plus poétiques de Jefferson Airplane, et chanté par Kerrilee avec une ardeur semblable à celle de Grace Slick. Un intermède instrumental, langoureux et romantique, emplit l’âme de béatitude, et l’on se dit que rien n’égale les violons; surviennent aussi des cuivres, plus batailleurs, mais tout aussi exaltants... «Another time another place, Perhaps alone we could have seen, That maybe if we try to look at life another way, We might have been, Together on our way towards the everlasting love of life, That must be true, But nothing in this world can keep us apart from doing, What we want to do».
“Morning of yesterday” (G. Hultgreen). Un riff têtu, “kung-fu”, mi-heavy, mi-psyché. On est surpris, presque choqué, par ce changement de registre, mais c’est juste une ocre un peu lourde dans une palette versicolore, alternant pop, folk, classique et country, dont Georg Hultgreen est le coryphée... «Lookin’ at the the rain falling down, On the ground, Oh, I wish I could feel, That the morning of yesterday, Could have been, on the sunny side, But it helps to see the rain, Cause it takes my thoughts away, And it shows me where I am».
“Betty Brown” (G. Hultgreen) est le B side de “Another time, another place”. «Betty Brown was small and round, Red hair had she too». Délicieuse Betty qui se fait attendre en vain! Cette romance voltige comme un colibri, pimpante, colorée — flûte, violons, cor, clarinette —, ponctuée d’insoucieux “la-la-la”... «Betty Brown was homeward bound, Betty Brown was on my mind».
“St. Georg & the dragon” (M. Rosen). «Up the knight a face was appearing, Again and again my love I saw, You were there, there I was, Tripping through your shadow in the floor». Des chœurs éthérés, tissés d’échos mystérieux, une flûte suave, minaudante, des trompettes piaffantes, un cor “pontife” et déclamatoire renforcent le sortilège.
“Confusion” (M. Rosen). La guitare égrène quelques notes miroitantes, les pointes des baguettes ricochent sur le haut des cymbales, telle une brume frémissante, puis la voix de Kerrilee éclôt, douce et rayonnante... «Pictures in my mind, Framed by space and time, I watch them come and go, Still I want to know, What’s happening... inside me». Flottant dans les cieux chamarrés du psychédélisme, fricotant avec les mélodies paresseuses et chimériques du Jefferson Airplane, cette ballade nous emporte vers des horizons éthérés; ni violons, ni rissolantes orchestrations, une trompette seulement (à la fin) et un andante un peu “sirtaki” concourent à ce ravissement.
En octobre 1968, paraît un troisième single
“St. Georg & the dragon”, couplé avec “Please”, un titre de Kaleidoscope, le Kaleidoscope américain. A ce moment Kerrilee Male quitte le groupe, retourne en Australie, et se voit remplacée par Dorris Henderson, une chanteuse noire, californienne, amie de Trevor Lucas, connue de la scène folk pour ses deux albums réalisés avec John Renbourn: “There You Go!”, en 1965, et “Watch The Stars”, en 1967.
En novembre paraît leur quatrième single. Y figure une reprise de
“Please”, rebaptisé (Mark II)”, ainsi que celle de “In the early day”. Dorris Henderson y chante et Poli Palmer (ex-Blossom Toes), qui vient d’intégrer la formation, y joue de l’orgue.
Durant le cours de l’année 1969, leur style dérive vers le blues et le jazz. Nulle réalisation discographique ne voit le jour et Eclection se sépare.
Lucas et Conway formeront la section rythmique de Fotheringay; Hultgreen, sous le nom de Georg Kajanus, rejoindra Sailor; Rosen jouera avec Mogul Thrash en compagnie de John Wetton; Poli Palmer rejoindra Family. J’ignore ce qu’est devenue Kerrilee Male; peut-être a-t-elle abandonné la musique?
(*1) Comparaisons:
Strawbs: “That wich once was mine”, “Pieces 79 and 15” et surtout “Oh how she changed” (1er et éponyme album, 1969)
Al Stewart: “Bedsitter Images”, “Swiss cottage maneuvres”, “Samuel, oh how you’ve changed” (“Bedsitter Images”, 1er album novembre 1967)
Donovan: “Hi, it’s been a long time” (“The Hurdy Gurdy Man”, 1968)
Cat Stevens: “The view from the top” (single > “New Masters”)
(*2) Parentés:
Procol Harum: “Salad days (are here again) (”Procol Harum”, janvier 1968), “A salty Dog” (A “Salty Dog”, juin 1969)
Jefferson Airplane: “Lather” (“Crown of Creation”, 1968)
The Mamas and the Papas: “Monday monday”, “Go where you wanna go”, “California Dreaming” (“If You Can Believe Your Eyes And Ears”, février 1966)
(*3) Les Irrésistibles, connus sous le nom de The Beloved Ones en Angleterre, sont en fait américains; trois d’entre eux viennent de Los Angeles. De retour sur le sol natal, ils se baptiseront The Arch of Triumph en référence au monument voulu par Bonaparte. Leur directeur musical, co-auteur de “My year is a day,” était William Sheller.
(*4) Le groupe fondé par Keith Relf et Jim McCarty, ex-Yardbirds (1er album en 1969)
Enfin, allez voir la revue de Richard Unterberger où j’ai puisé bon nombre d’informations:
http://www.richieunterberger.com/eclection.html
... et aussi ECLECTION sur le site The Unbroken Circle:
http://thealbionchronicles2.tripod.com/id13.html
Bonne Année à tous!