«It’s not a raucous egotripping, I’m-hipper-than-you-are album, but more like an album that says “I’m lonely”. Maybe it has something to do to the mood of the nation». — David Fricke
Je redécouvre cet album et me repais de ses commentaires éclairés et instructifs: ceux concernant son caractère, très bien défini; ceux concernant l’histoire de ses chansons, apportant des connaissances nouvelles, plus qu’attrayantes!
C’est effectivement un album sur la solitude, sur l’espérance et la désolation; chaque chanson, ou presque, évoque le déracinement, une nouvelle route à prendre, un chemin qu’il faut suivre.
Roger McGuinn continue de bénéficier du support de John York, Gene Parsons et Clarence White, qui signent d’excellentes chansons et puisent avec bonheur dans le vivier de leurs passés. Sa contribution, à vrai dire, est mince: il ne compose que le titre-phare, “Ballad of easy rider”, et, derechef, se contente de grappiller le répertoire de Dylan, de Woody Guthrie et du folk anglais. En fait, il est plus absorbé par le projet d’un opéra rock en compagnie de Jacques Lévy: une adaptation de “Peer Gynt” d’Ibsen, astucieusement renommée “Gene Tryp”.
Terry Melcher, qui a produit “Mr. Tambourine Man” et “Turn! Turn! Turn!”, est de retour. Il s’implique beaucoup dans la réalisation et participe même aux harmonies vocales.
La photo de la pochette est celle du père de Gene Parsons, Lemuel David Parsons; elle a été prise dans le parc national de Joshua Tree, en Californie, en 1934. La moto est un modèle de 1928 de Harley Davidson. La carabine est une Winchester.
1/ The ballad of easy rider
«The river flows, it flows to the sea
Wherever that river goes, that's where I want to be
Flow river flow, let your waters wash down
Take me from this road to some other town»
— Bob Dylan / Roger McGuinn
La plus belle et la plus captivante chanson de l’album! La mélodie coure comme les eaux de cette rivière, azurée par le lyrisme des violons, rythmée par le pouls capricant de la basse, embrumée par la légèreté des pickings. Peter Fonda, réalisateur du film, demanda à Dylan d’écrire cette ballade, mais il refusa, offrant juste les trois vers du début. McGuinn écrivit la suite et s’inspira, pour la musique, d’“Everybody’s talkin’”, interprété alors par Harry Nilsson.
2/ Fido
«Fido stayed all night, he would not go home
I asked him to leave, I said I do not have that bone
I was feelin' lonesome sittin' by the phone
Wide awake stayin' up late wishin' I was home»
-— John York
John York est seul, par une chaude nuit d’été, dans la chambre d’un motel. Il ne parvient pas à dormir. La porte est restée ouverte. Soudain, un chien entre, un chien errant, cherchant une présence, un refuge... Il va se blottir dans un coin et y rester jusqu’au matin. La mélodie est une rengaine rhythm ‘n’ blues, zébrée par les riffs acérés de Clarence White, traversée par un surprenant solo de batterie, latin, guilleret, farfelu.
3/ Oil in my lamp
«Give me oil in my lamp
Keep me burning, burning, burning
Give me oil in my lamp as I pray»
— Traditionnel
Une chanson déjà interprétée par Clarence White au temps pas si lointain (1962-1965) où il jouait avec les Kentucky Colonels; il chante ici: ce qu’il n’avait pas eu l’occasion de faire depuis cette époque. Le traitement est électrique, dans la veine folk-rock des Byrds dénaturant un peu ce pieux appel à la vie.
4/ Tulsa county
«My nights have been lonely since I`ve been in Tulsa county
And I really don`t know what I'm gonna do.
I just might take a trip somewhere along the southern border
'Cause I know I've gotta get away from you»
— Pamela Polland
Une chanson apportée par John York, interprétée par McGuinn et chantée pour la première fois (en 1965 ou 1966) par Rising Sons: groupe qui comprenait Ry Cooder, Taj Mahal, Kevin Kelly (> “Sweetheart Of The Rodeo”) et, pour un temps, Ed Cassidy. Une magnifique ballade country, claire, étincelante évoquant les highways rectilignes, les relais poussiéreux et l’amour déçu. Sa mélancolie est rehaussée par le violon de Byron Berline, champion du bluegrass.
5/ Jack Tarr the sailor
«When first I came to Liverpool, I went upon the spree
Me money at last I spent it fast, got drunk as drunk could be
And when my money was all gone, it was then that I wanted more
But a man must be blind to make up his mind to go to sea once more»
— Traditionnel
Une vieille complainte choisie par McGuinn, grand connaisseur de folk anglais: l’histoire de Jack Tarr, volé par une putain, contraint de s’embarquer sur un baleinier, affrontant le froid mortel de l’Arctique. La houle de l’océan et les vergues craquant sous le vent résonnent dans la mélodie; la tristesse, la fatalité sont renforcées par les frottés de mandoline, les hôlements du Moog de McGuinn, les grincements touffus de la guitare électrique.
6/ Jesus is just alright
«I don't care what they may know
I don't care where they may go
I don't care what they may know
Jesus is just alright, oh yeah!»
— Art Reynolds
Du gospel, du gospel-rock! Une version sans doute proche du hit des Art Reynolds Singers: les premiers à fusionner les deux genres. La section de cordes prévue pour l’accompagnement se réduit à quelques notes ténues et passées à la moulinette du phasing. Sa vigueur, très communicative, incita Columbia à l’éditer en single — sans trop de succès (97ème au Billboard); les Doobie Brothers, en 1972, en livrèrent une version plus tapageuse qui fit un meilleur score (35ème).
7/ It’s all over now, Baby Blue
«The empty-handed painter from your streets
Is drawing crazy patterns on your sheets.
This sky, too, is folding under you
And it's all over now, Baby Blue»
— Bob Dylan
Alentie, élégiaque, embuée par les plaintes veloutées du pedal steel guitar, affermie par la frappe énergique de la batterie et la ferveur des chœurs, cette ode au changement, déjà copieusement reprise — Them, 13th Floor Elevator, Chocolate Watch Band, etc. — est une grande réussite; elle dépasse la version enregistrée en 1965 pour “Turn! Turn! Turn!” — version bien trop vive et bien trop sèche. C’est McGuinn qui, avec sa voix frémissante, énumère l’imparable dérive des événements.
8/ There must be someone (I can turn to)
«There must be someone I can turn to
Someone like me, lonely too
All my life I've been alone, got no friends, got no home
and there must be someone I can turn to»
— V. Gosdin / C. Gosdin / R. Gosdin
Interprétée par Gene Parsons, cette chanson fut chantée par les Gosdin Brothers en 1966; lui et Clarence White ayant alors participé à l’enregistrement. Ecrit en majeure partie par Vern Gosdin, elle est autobiographique. Vern rentre chez lui, une nuit, après un concert, et trouve sa maison complètement vide: sa femme est partie avec leurs enfants, emportant tous les meubles, laissant seulement un mot d’adieu. Vern veille le restant de la nuit et écrit cette chanson. Au matin, il va la chanter à Clarence White qui habite non loin de lui. Lente, triste, soutenue par une instrumentation sobre — guitare limpide, basse/batterie —, elle exprime pleinement la solitude qui est au cœur de l’album, en est même la parfaite allégorie. Pourtant McGuinn ne souhaitait pas l’inclure, et il laissa John, Gene et Clarence l’enregistrer seuls.
9/ Gunga Din
«Sittin' backwards on this airplane, it's bound to make me sick
Spend your life on a D.C.8, never get to bed, settle down in the blue
Now we're over Kansas where the clouds are flowing by
The whole wide world looks back at me just like a mushroom high, I wonder why»
— Gene Parsons
Aussi véloce et radieuse que “Ballad of easy rider”, chantée par son auteur sur un ton nasillard qui rappelle étrangement celui de Brian Eno, estampée par une basse superbe, lourde, ample et charnue, c’est l’une des plus mémorables chansons de l’album. Les paroles retracent une série d’événements: John York se voyant refuser l’entrée d’un restaurant parce qu’il portait une veste de cuir; un concert à Central Park où Chuck Berry ne vint pas — ce qui provoqua la colère du public —; un retour de tournée dans ce D.C.8 où tous étaient avides de revoir le soleil de Californie. “Gunga Din” ne veut a priori rien dire et est seulement venu de la nécessité d’une rime en in: «Got a leather jacket on, you know that it's a sin, Gunga Din».
10/ Deportees (Plane wreck at Los Gatos)
«The skyplane caught fire over Los Gatos Canyon
A fireball of lightning shook all our hills
Who are all these friends who are scattered like dry leaves
The radio said they were just deportees»
— Woodie Guthrie
Cette poignante ballade date de 1948. Elle raconte le terrible destin de vingt-huit émigrés mexicains “reconduits” dans leur pays. La presse et la radio, annonçant la catastrophe, mentionnèrent le nom des membres de l’équipage, mais les passagers furent, uniformément, nommés «déportés». Leurs dépouilles furent inhumées au cimetière de Holy Cross à Fresno, en Californie, dans un seul tombeau. La mélodie est une valse gracieuse dont le tempo est marqué par la frappe de la baguette sur les bords de la caisse claire.
11/ Armstrong, Aldrin and Collins
«Armstrong, Aldrin and Collins were launched away in space
Millions of hearts were lifted, proud of the human race
Space control at Houston, radio command
The team below that gave the go they had God's helping hand»
— Zerke Manners / S. Seely
Un hommage à la mission Apollo 11, un hommage aux pionniers d’un nouvel âge. L’évocation d’un autre voyage, d’une autre route... vers la gloire! Un très courte chanson, facétieuse, identique au “We’ll meet again” qui concluait “Mr. Tambourine Man”. Après un compte à rebours, un grondement de moteur, s’élève une mélodie suave, métissée d’accords semblables à ceux d’un clavecin, éraflée par les trilles grinçants du Moog de McGuinn.
A lire:
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