Dr. John — “Babylon” (1968)
Philippe Thieyre (“Le rock psychédélique américain”) a raison, l’œuvre est phénoménale, «hallucinatoire», exceptionnelle. Mais elle est plus soul que psychédélique, une soul entortillée de free jazz qui s’épanouit en des foisonnements ductiles et capiteux: alliance de guitare, de piano, de saxophone, de congas, d’échos caverneux, de clochettes charismatiques, de chœurs si nébuleusement féminins — dont “Babylon”, titre-phare, est délicieusement assouvi. Quant aux textes, tour à tour prophétiques, frondeurs, chaleureux, ils évoquent la religion, l’amour, la politique. Vous voulez de l’excitation: le groove des bayous, un tempo mucilagineux, hypnotique, de la guitare perlée, bluesy, cocaïne? Ecoutez “Black Widow Spider” !... Vous voulez de la douceur, une ambiance “club” et moelleuse? Ecoutez “Twilight Zone” — attendez-vous tout de même à quelques dérives vers les toundras de la musique atonale... Vous voulez de la dérision? Ecoutez “The patriotic flag-waver” et ses chœurs de mômes chantant la gloire de l’Amérique, «sweet land of liberty»... Vous voulez de l’émotion, de la sérénité? Ecoutez “Glowing” qui semble une reprise d’une chanson de Van Morrison... Ecoutez bien sûr les autres: “Babylon”, “Barefoot lady” et le génial “The lonesome guitar player” où il imite Gabor Szabo, Wes Montgomery, Ravi Shankar et Clapton (riff de “Sunshine of your love”) et dont la fin convient seule à la définition de psychédélisme, tant elle est cahoteuse et désaxée.
Ecoutez aussi “Gris-gris” (1968) — son premier opus — par une chaude nuit d’été, alors que la lune éclaire la pelouse comme un projo énorme et que vous vous apprêtez à dégoupiller votre cinquième canette.... “Gris-Gris Gumbo Ya Ya”, son tempo souple et rampant; “Mama Roux”, si dansant, si caraïbe; “Croker Courtbullion”, si luxuriant, si erratique, si bizarre avec son clavecin, sa flûte et ses cris d’animaux; enfin “I Walked On Guilded Splinters” — «Je suis un grand zombie» —, nome envoûtant, myrophore et palpitant.