Disons que j'ai des charentaises, et que je les ai depuis longtemps. Elles se sont faites à mon pied (ou l'inverse), les enfiler me procure un plaisir qui approche le divin et quand je les ai aux pieds, je suis prêt à conquérir le monde (dans les limites de mon appartement). Alors, certes, je pourrais me procurer des chaussures de randonnée neuves et faire le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Je ne doute pas que ça serait un voyage bigrement intéressant, avec plein de visions grandioses, des rencontres, et en plus ça serait sans doute bon pour ma ligne, sauf que quand je mets les chaussures de randonnée, ben je ne me sens pas bien dedans. Ça me serre, ça me gratte, j'ai chaud aux pieds, whatever.
Je suppose que vous avez compris où je voulais en venir avec cette comparaison boiteuse : mes charentaises s'appellent « pop » et « rock » (et « folk », mettons que je suis le cowboy de Tchernobyl et que j'ai trois pieds), et cet album, c'est une paire de chaussures de rando. Viendra peut-être (sans doute) un moment où mes charentaises commenceront à être usées et à sentir un peu le fromage rance et où j'aurai envie de nouvelles expériences cordonnières. D'ici là...
Blague à part, c'est comme pour la littérature. J'apprécie autant San Antonio que William Burroughs ou Raoul Vaneigem, ou Baudelaire. Le Spleen de Paris, c'est fou. Tu devrais lire (pas facile à trouver) un bouquin de Jacques Vassal, sur les sources de la musique populaire américaine.
Pour moi, l'accès à la musique de Sun Ra est totalement évident, sans effort particulier.
Le premier disque de Sun Ra que j'ai écouté, c'est Atlantis.
Au début, j'ai detesté. Et je me suis posé la question, pourquoi est-ce insupportable ? Ou difficilement audible.
J'ai réfléchi, et je me suis aperçu que mon écoute de la musique correspondait à des schémas (des carcans)
confortables. Je ne faisais que choisir des musiques "faciles". Ensuite, j'ai lu les biographies de John Coltrane et Charlie Parker, et je les ai liées à leur musique. Et le rapprochement est devenu évident.
Si tu prends Ascension de John Coltrane, c'est une pure abstraction à mes oreilles. Et c'est tellement puissant que cela heurte le sens commun. C'est l'essentiel de son âme, cela demande un effort pour y accéder. Il faut se faire (un minimum) violence. Ensuite, le pied vient naturellement.
Sun Ra n'est pas une musique intellectuelle, c'est trés tellurique comme expression, trés lié à des émotions
que nous partageons tous. Trés terre à terre. C'est comme une communion.