|
Peut-être avait-il eu simplement tort de s offrir une Ferrari avec les droits d auteur du premier album des Byrds ? Celui où il casait déjà "Feel A Whole Lot Better" l une des positive songs des sixties, rivalisant avec le meilleur des Beach Boys ou Mamas And Papas... Grand écrivain ("Eight Miles Hight"), Gene avait placé d entrée 4 titres sur le premier Byrds. Il choisit une Ferrari bordeaux, couleur étrange, unique, signalant immanquablement l arrivée du chanteur bien aimé dans Hollywood. Se contentant d une Porsche (et d un minibus Volkswagen pour Crosby), les autres avaient avalé leur rancœur. Dès que Gene commença à manifester une peur panique de monter en avion, Roger McGuinn avait enfoncé le clou dans son cercueil : "Les Oyseaux doivent savoir voler, Gene, mon ami..." La porte du groupe s était refermée. Et Gene Clark errait dans Los Angeles, cognant aux portes des maisons de disques, picolant et fumant, publiant des albums aussi bizarres qu étranges ("With The Gosdin Brothers", "Dillard And Clark"). Timing perdu, déconcertant ses fans, revenant des les Byrds pour fuir au bout de trois concerts, Gene Clark semblait une cause perdue, pop star déchue errant sur les trottoirs de la ville lumière, fantôme au pays des gagnants. Inlassablement, la Ferrari tournait dans les collines, mais le chanteur était devenu l ombre de son flamboyant personnage. Comme Arthur Lee, pareillement, la fin des sixties avait laissé notre homme-hier tutoyant Bob Dylan, aujourd'hui moins que rien-vidé, épuisé, tâtant de toutes les addictions, noyant dans l alcool une obligatoire rumination. Quittant Los Angeles, Gene était parti se ressourcer dans un des plus beaux villages côtiers de Californie, Mendocino, au-dessus de San Francisco. Là, dans un décor paradisiaque, il avait erré dans les vallées, écouté le chant des baleines qui passaient à l horizon en leur majestueuse migration. Gene Clark avait vu les vagues se fracasser sur les rocs de Big Sur. Il avait troqué son élégante veste de velours mauve pour une chemise de gros jean rugueux. Et écrit. Et rêvé. Et lu. Et composé les titres de ce qui serait un jour "No Other". En 1973, il était revenu dans une hâtive reformation des Byrds. La presse s était émue d une de ses compositions, "Full Circle". A Los Angeles, le business poursuivait sa marche inéluctable. Crosby Stills & Nash alliés à Neil Young étaient devenus des Beatles américains. Puis Joni Mitchell s était envolée, et America et enfin les Eagles. Entrepreneur rusé, David Geffen avait fini par fonder sa propre maison de disques, Asylum. Geffen affirmait vouloir faire de sa compagnie un havre artistique fécond. Se souvenant de ce chanteur en Ferrari qui rodait au Whiskey A Go Go et avait illuminé le retour des Byrds, il prend contact avec le déchu et lui offre un pont d or pour enregistrer l album de ses rêves. Un contrat pour un seul disque, court terme. Nanti d un budget illimité, le producteur Thomas Jefferson Kaye se lance durant l année 1974 dans un enregistrement extravagant qui rivalise dans la légende des studios avec les délires de Brian Wilson ou Steely Dan. les meilleurs musiciens de Los Angeles sont testés dans les studio hight-tech du Village Recorder. Clark et son producteur effectuent un tri serré, tamisant les meilleurs du moment : tout sera mis en œuvre pour révéler au monde Gene Clark, le Cosmic Cowboy. Butch Trucks des Allman Brothers est à la batterie. Lee Sklar à la basse. Jesse Ed Davis et Danny Kootch, trois autre encore tricotent des guitares d une finesse irréelle. Joe Lala percussionne. Tous maitrisent gospel, country, rock, folk. En 9 mois, huit petits titres sont enregistrés pour une facture record de 100 000 dollars ! David Geffen manque d air. Gene Clark en personne vient lui faire écouter les bandes dans sa villa sur les collines. Cocktails, rails. Puis le disque. Consternation : tous les titres parlent d amitiés brisées, amours perdues, relations évanouies, amis trahissant leur frère. Tristesse et langueur, aucune amertume, simple constatation. Les sentiments de Gene Clark sont portés par des orchestrations subimes. Il est ici question d un écrin de soie et de brocard, accueillant une voix désabusée, perplexe, une voix d ange tombée chez les humains. Geffen écume. Enrage et pleure ses milliers de dollars. Demande en des termes choisis si on se fout de sa gueule. A son assistant il confie : "Ce putain de disque de relations humaines est une housse à cathédrale, une vraie cage à lions...On va en vendre 10 000...". 3 chansons absolument extraordinaires sortent du lot : "No Others", inoubliable après une seule écoute, "From A Silverphial" (que beaucoup prendront-à tort ?-pour une ode à la cocaïne) et surtout la panoramique "Lady Of The North" dans laquelle les instruments tissent un voile parfait, prélude aux larmes dans les yeux de l auditeur... Il serait toutefois impardonnable de ne pas mentionner "Silver Raven" et "Strength Of Strings". Pourtant, comme prédit par le bouillonnant magnat, le disque devait floper. Monté à la 144eme place du Billboard pour glisser directement vers les coins coupés. Dans les radios de l époque, Supertramp, Genesis, Queen. Clairement "No Other" était d une autre veine. Devenir culte n a pas empêché Gene Clark de mourir de chagrin un jour de 1991.
Philippe Manoeuvre.
_________________ SELON MOI...
|