
Billie Holiday – Strange Fruit (1972)
Restons un peu avec Billie Holiday avec cette magnifique compilation. Le format « compil » est souvent critiqué, toutefois, pour ce qui est des enregistrements anciens, comme ceux qui figurent ici, il convient d’ajuster au mieux notre jugement, car les sessions d’alors ne permettaient souvent d’enregistrer que quelques titres, parfois un seul.
Ici il y a quatre titres de mille neuf cent trente-neuf, et les autres proviennent de quatre sessions de l’année quarante-quatre, situées entre mars et avril. Se trouve ici « la crème » des enregistrements de Billie. Tout se passa assez vite, lorsqu’un certain Lewis Allan, aka Abel Meeropol, lui propose une chanson, « Strange Fruit », elle fut bouleversée et déclara : « Voici une chanson écrite spécialement pour moi ».
Très rapidement elle décida de l’enregistrer, mais sa maison de disque, « Columbia », s’y refusa. Les « protests songs » n’étaient pas à la mode et la chanson dérangeait. Elle l’interpréta pour la première fois au « Cafe Society », voici ce que déclarait Barney Josephson, le propriétaire, « C’était inoubliable… Comme à chaque fois ». Elle était immobile, se figeait et le bar cessait de servir les clients. On voyait même des « blancs » quitter la salle, les uns derrière les autres. « On est venu pour s’amuser, et ça, ce n’est pas drôle ». Time Magazine écrivit : « La chanson la plus insolite jamais entendue dans un night-club ».
Le guitariste Barney Kessel raconte qu’elle était au bord des larmes quand elle l’interprétait, sa voix se brisait, ses yeux révélaient ce qu’elle avait enduré. Elle était révoltée par le racisme et ses conséquences, son père, guitariste et blessé de guerre, atteint d’une pneumonie, ne put se faire soigner dans un hôpital proche, réservé aux blancs, le temps d’aller à celui destiné aux gens de couleur, il décéda.
Pour enregistrer sa chanson elle tourna le dos à Columbia et se tourna vers un petit label juif, situé dans la 42e rue de New York, « Commodore Records ». Elle était accompagnée par le « Café Society Band » composé de Frank Newton à la trompette, Tab Smith au saxophone alto, Kenneth Hollon et Stanley Payne au saxophone ténor, Sonny White au piano, Jimmy McLin à la guitare, John Williams à la basse et Eddie Dougherty à la batterie. Lors de cette cession elle enregistra également « Yesterday », « Fine and Mellow » et « « I Gotta Right To Sing The Blues ».
Ce fut un succès commercial éclatant, malgré l’avis de certains critiques, à l’époque. Sur la pochette du disque était écrit : « Negro Singer Records Song about Lynching ». Aujourd’hui les spécialistes s’accordent en général pour déclarer cette période discographique, « Commodore », du nom du label, comme étant la plus prolifique de sa vie, tant pour la qualité de sa voix, de son interprétation, que pour la richesse de son répertoire.
Mingus déclara que « les chansons qu’elle chantait dénonçaient la discrimination raciale, la mettait en scène et provoquait même des émeutes à New York ». Ce qui est sûr, c’est que la police la traquait, elle était suivie jour et nuit, et ce n’était sans doute pas seulement parce qu’elle prenait de la drogue. Ils eurent de la difficulté à la pincer, c’est son propre manageur qui révéla le pot aux roses : Elle se faisait livrer par l’intermédiaire de son chien, qui était pourvu d’une cachette dans son collier. Elle fit un an de prison et se désintoxiqua, ce qui était la raison pour laquelle son manager déclara l’avoir balancée.
Mais, jamais, à l’intérieur de sa prison, quelqu’un n’entendit la voix de Billie chanter…
"Écrit en visionnant le docu « Billie » de James Erskine"
Strange Fruit
Yesterdays
Fine and Mellow
He's Funny That Way



















