Année scolaire 1968 – 1969. S.A.L. puis C.E.S.
On allait passer en cinquième et, un jour peut-être investir le tout nouveau C.E.S.
Avant ça, il y a les vacances. J’aime bien être en vacances mais je n’aime pas partir en vacances. On n’a jamais le temps de s’habituer aux gens. On arrive à un endroit, on tente tant bien que mal de se faire des amis et quand ça commence à marcher, quand on commence à les connaître un peu, on s’en va. On les quitte.
Les gens aiment l’endroit où ils se rendent mais moi, je m’en fous complètement des endroits. Les lieux pittoresques, les monuments, la nature, j’en n’ai rien à foutre. Je veux bien les voir en photo, ça suffit à mon information. Imaginer qu’on part à un endroit souvent très loin avec pour simple but de s’y trouver me semble ridicule. Quand je demande à mes parents : « On va voir qui, là-bas ? », la réponse est : « Personne ! ». Je ne demande jamais : « On va voir quoi ? » parce que je m’en tamponne à un point qu’ils n’imaginent pas. Mais il faut bien avouer que la plupart du temps, le choix des lieux de vacances de mes parents nous amenait dans des endroits où il n’y avait rien ni personne à voir !
Il y a deux ans, en vacances, il n’y avait eu qu’un seul évènement de quelques secondes qui méritait réellement d’être raconté :
Dans la cour de la location pleine de poussière et de souris que nous occupions, je regardais à travers le grillage, la cour de la ferme attenante. Le seul chien libre, deux autres étaient attachés à longueur de journée et de nuit, se pointa au milieu de la basse-cour très fournie, une bonne cinquantaine de poules, des canards, des oies, etc. En quelques secondes, la plupart des volatiles entourèrent le chien en changeant leurs « cot, cot » en des bruits menaçants. J’appelai mon père à la rescousse : « Papa ! Papa ! Viens vite ! Les poules vont attaquer le chien ! » Mon père accourut et se mit à sourire. Ignorant totalement ce qui me semblait devoir être sa mise à mort par centaines de coups de bec, le chien déposa rapidement une grosse crotte sous le regard menaçant de ses futures assaillantes. Au moment où je pensais que l’attaque fatale allait se produire, le chien se dégagea de la foule qui l’entourait en se frottant le cul sur le sol. Puis l’assaut tant redouté se déclencha : les poules se jetèrent sur… la crotte, la dévorant en moins de cinq secondes dans un bruit d’ailes et de cris digne d’un lynchage. J’étais sidéré. Trois autres secondes plus tard, après ce moment de violence inouïe, la basse-cour avait retrouvé son train-train habituel et le chien trottinait vers sa niche pour s’y allonger.
La veille, nous avions mangé un poulet issu de cette basse-cour, vendu par la fermière.
Je n’avais que ça à raconter. Je faisais des efforts pour rendre ma mésaventure vivante et intéressante mais avec si peu de matière, si je puis dire, ce n’était pas une tâche facile.
Les autres racontaient leurs histoires de plage que je détestais, ils avaient fait de l’optimiste ou du vaurien, ce qui pour moi ne voulait rien dire, et ils se comprenaient entre eux. Pendant un temps, tout ce qui venait de « là-bas » était mieux que tout ce qui était ici, même si on parlait de choses strictement identiques, comme les glaces à la vanille ou les vélos. Mais heureusement, ça ne durait pas. On était revenus ici et notre histoire redevenait enfin commune.
En cinquième, on est des grands. On est bien mieux que les quatrièmes et les troisièmes qui sont indolents et prétentieux car ils ne bougent plus d’un poil dans la cour, ils causent comme des adultes en petits groupes. On se moque des « petits » de sixième qu’on trouve bébés et qui ne connaissent rien à l’organisation du collège. En cinquième, on sait tout. On pourrait arrêter notre scolarité là et diriger le monde parce que le dernier groupe qui reste et qui n’est pas nous, les adultes, n’en parlons pas : tous des cons !
Je partage ce sentiment, au moins en apparence, parce qu’il n’est pas non plus impossible que je sois l’unique cinquième du monde à ne pas être à la hauteur. Un exemple, j’envie ce petit couple de sixièmes, un garçon rigolard et une fille solaire, qui perpétue une tradition du primaire : parcourir la cour de récré de groupe en groupe en posant une question. Au primaire, la plus connue était :
- Pourquoi tu l’as fait pleurer ?
- Euh.. qui ?
- La vache qui rit !
Et on rigolait comme des baleines !
Il y avait aussi une variante issue d’un sketch des Bario, le trio mixte de clowns qu’on voyait le jeudi après-midi à la télé :
- Est-ce que tu as un crayon ?
- Non…
- Est-ce que tu as du papier ?
- Ben non !
- Pas de crayon, pas de papier ! Allez vous laver les pieds !
Re-rires de baleines !
Le petit couple que je trouvais touchant posait une seule question d’actualité en cette fin d’année 1968 :
- T’es pour les flics ou pour les étudiants ?
Quasiment personne ne répondait « les flics » et le garçon ou la fille félicitait celle ou celui qui répondait en lui secouant la main très fort et en riant.
Quand ça avait été mon tour, j’avais répondu : « Les étudiants ! » et sans savoir vraiment pourquoi, je m’étais senti obligé d’ajouter : « Mais mon père est flic… »
Je n’aurais pas dû !
Deux grands de troisième qui portaient tous les deux le même caban bleu marine avaient entendu ma réponse et me regardaient d’un sale œil. Quand je me suis retrouvé seul à la faveur d’un mouvement de foule à la suite de la sonnerie pour retourner en cours, ils se sont précipités sur moi, m’ont coincé contre un mur et se sont mis à m’insulter en me tordant le nez.
- Alors, t’es un salaud de bourgeois ! Tu vas le payer !
J’ai eu beau gueuler d’une voix nasillarde, car bizarrement, ils ne me frappaient pas mais me tordaient très fort le nez, que je n’étais pas du tout un bourgeois, que mes parents avaient parfois du mal à boucler le mois et que j’avais beaucoup de sympathie pour les idées des étudiants qui manifestaient, ils continuaient malgré tout à s’acharner sur mon pif…
- Si on te revoit, on recommence !
A la suite de ça, j’étais arrivé en retard en cours tout en me mouchant. Mon visage ne devait pas porter de trace puisque personne ne m’avait fait de réflexion.
C’était vrai, je l’avais dit à mon père que j’étais d’accord avec les revendications des étudiants. Il m’avait répondu qu’il trouvait ça normal, qu’à mon âge on est pour les idées des jeunes et que lui-même trouvait qu’il y avait du bon dans les discours progressistes. Il voulait juste qu’il n’y ait pas de violence et que je ne me mêle pas trop de politique pour éviter les ennuis.
Je m’en foutais un peu d’avoir été agressé par ces deux crétins. Je les comprenais presque. D’abord, je ne prétends pas être aimable et je comprenais que si pour eux j’étais un membre de la bourgeoisie oppressante, ils me détestent.
De mon côté, j’ai du mal à détester les gens, je leur trouve toujours des excuses mais je ne les aimais pas beaucoup mes tordeurs de tarin, j’avais même un peu de mépris pour eux qui semblaient ne pas comprendre que même si je faisais partie de la crème de l’humanité, les cinquièmes, je ne pouvais pas être un de leurs oppresseurs, je ne décidais de rien dans ma vie, pas même de la couleur de mes chaussettes, d’où mon envie d’être émancipé.
Je me résignais à les traiter par le mépris, justement, et j’étais résolu à ne rien changer à mes habitudes, qu’ils soient dans les parages ou non. Leur consigne était contenue dans leur menace : écarte-toi de notre chemin, sinon, gare à toi. Il était hors de question que je fuie devant eux, comme dit mon père : « On est en république et le premier principe est la liberté ! » J’irai donc où bon me semble sans les rechercher, évidemment, mais aussi sans les éviter ! D’autant que j’avais d’autres préoccupations bien plus intéressantes : les filles, qui devenaient de plus en plus belles au fur et à mesure que nous grandissions ensemble, et la musique qui me procurait des émotions tellement fortes que ça m’étonnait moi-même.
Je n’avais pas vraiment renoncé à vivre seul à partir de seize ans mais le rappel à la loi de mon père m’avait un peu refroidi. Je ne serai vraiment libre qu’à partir de ma majorité à vingt et un ans, autant dire dans une éternité. Et mon pote Gilbert, de deux ans mon aîné avait un avant-goût de cette liberté dont je rêvais. Sa famille s’étant agrandie d’un petit frère, le pavillon de banlieue où ils logeaient était devenu trop petit. On lui avait construit un bungalow dans le jardin. Il avait sa maison à lui. Il nous invitait tant qu’il voulait, nous ne gênions personne. Nous pouvions mettre notre musique aussi fort que le permettait son électrophone mono. Il était en apprentissage pour devenir chaudronnier et touchait un peu d’argent. Il s’achetait plusieurs 45 tours par semaine et parfois un 33 tours. Il trouvait ses idées d’achat dans des revues, principalement Rock & Folk. On écoutait les Beatles, Led Zeppelin, Shocking Blue, Aphrodite’s Child, etc… On se trémoussait doucement en écoutant tout ça, il ne fallait pas bouger trop fort, le parquet du bungalow se mettait à trembler et l’aiguille de l’électrophone sautait sur le disque mais quel bonheur d’écouter ces merveilles en braillant le yaourt des paroles anglaises.
Il était généreux et me prêtait pour des durées indéterminées ses disques autant que ses revues. J’écoutais ça sur l’électrophone familial posé sur la table de la salle à manger en réprimant mes émotions pour ne pas montrer mon trouble qui aurait pu justifier une interdiction et je planquais les revues avec mes bouquins de cul.
C’est Gilbert qui est à l’origine de l’achat, l’année scolaire suivante, de mon premier 33 tours de rock : Abbey Road. Le disque venait de sortir et il me l’avait déjà prêté. Je l’écoutais comme d’habitude sur la table de la salle à manger quand mon petit frère est arrivé et a balancé un coup de poing dans le haut-parleur/couvercle de l’électrophone qui est tombé sur le disque en pleine écoute. Le disque s’en est retrouvé rayé en deux endroits. Ma mère, connaissant Gilbert et sa générosité, n’a pas hésité un instant à me donner l’argent nécessaire à l’achat d’un disque neuf pour remplacer celui qui était rayé. Ce qu’il m’a dit quand je lui ai donné en lui expliquant l’histoire était bien à son image :
- Merci, mais fallait pas en acheter un autre, j’aurais poussé le bras aux endroits rayés en l’écoutant et puis c’est tout !
C’est ce que j’ai fait par la suite jusqu’à ce que Ringo Starr cesse de répéter : « We would be warm – we would be warm – we would be warm… » Disque réparé !
Je peux donc dire que c’est indirectement grâce à lui que j’ai pu mettre l’électrophone familial dans ma chambre sur le conseil de ma mère pour éviter de nouvelles catastrophes.
Mais, ça, c’était en quatrième, l’année où j’ai découvert Pink Floyd et où j’ai osé dire à tout le monde que j’étais raide dingue de cette musique…
Revenons à la cinquième.
Il n’y a pas que mes tordeurs de pif qui ne m’aiment pas. La prof d’anglais, par exemple, elle, ne m’agresse pas, mais je sens bien qu’elle ne m’apprécie pas des masses, comme disent les filles. Elle aussi me prend pour un « Red Neck ». Alors je m’amuse à en rajouter. Dans un débat en classe sur l’art, je lui ai sorti tous les poncifs réacs que je connaissais : la musique populaire c’est l’accordéon, le pop art est une imposture, Guy Lux a raison sur tout, etc… Elle a clos la discussion, excédée, en me traitant de vieux machin ! J’ai douze ans !
Je m’en fous. Je l’aime bien plus qu’elle me déteste ! Elle nous apprend l’anglais ! Cette langue qui me permet de piger de mieux en mieux les paroles de cette musique qui me met de travers. Elle nous raconte ses aventures de fille au pair à Londres avant qu’elle devienne prof. Comment les enfants de la maison où elle était hébergée se moquaient d’elle à cause de son prénom : « Isabelle is a bell ! ». Son fiasco quand elle veut leur faire découvrir la cuisine française.
Elle énerve les filles car il est souvent facile de se rendre compte qu’elle porte des bas et non des collants. Concurrence déloyale. Elle a un accent indéterminé qui lui fait dire « grand-mère » à la place de « grammaire » et nous lui faisons répéter ad lib :
- Madame, l’accord des adjectifs, c’est du vocabulaire, non ?
- Non, c’est de la grand-mère.
- Ah oui, je suis bête, bien sûr que c’est de la grand-mère.
Rire sous cape de toute la classe.
Et je n’oublierai jamais le jour où, avec ma copine Sandrine, je suis venu lui demander des tuyaux pour des paroles de chansons et où elle s’est rendu compte qu’elle s’était complètement trompée sur mon compte. Elle avait un regard perdu et désolé qui la rendait encore plus jolie. Elle contemplait mon cahier illustré de coupures de presse et de dessins où j’avais recopié à la main des dizaines de chansons et écrit des remarques en anglais. Elle répétait :
- Vous avez fait tout ça ! Je n’aurais pas cru ça de vous… Mais alors… Vous avez fait ça aussi… Mais alors… C’est bien… Mais alors… Je n’aurais pas cru ça de vous.
Elle a fini l’année tout en douceur avec moi. J’étais ravi mais je n’en demandais pas tant.
J’ai mis en route mon plan pour ne plus passer pour un mec intelligent. A vrai dire, il est assez simple : ne plus travailler dès que c’est possible. Sauf en anglais ou tout passe tout seul et quand ça ne passe pas, je bosse quand même tant ça me plaît de piger et aussi en français car le prof est chouette. C’est un grand blond aux yeux bleus, les filles en sont folles et malgré ça, c’est quand même impossible de le détester quand on est un garçon. Il est vraiment sympa, il vient jouer à la pétanque avec nous le mercredi après-midi. On l’avait invité en pensant qu’il ne viendrait pas et il a débarqué chez le copain qui avait un terrain dans son jardin sans faire de chichis. Ses cours sont intéressants voire passionnants et toujours détendus. Voyant que mes résultats dégringolaient, il m’a pris à part à la fin d’un cours et a tenté une ruse que j’ai pigée dès la première phrase de son discours :
- Tu vois, on a parlé de toi entre profs et au début, on pensait que tu étais très intelligent mais que tu ne travaillais pas beaucoup. Et maintenant, on se demande si on ne s’est pas trompés sur ta supposée intelligence…
J’ai bien compris qu’il voulait jouer sur mon orgueil, mais je n’ai pas d’orgueil, pas dans ce domaine, en tout cas. Comme il est vraiment sympa, Je n’ai pas eu le courage de lui mentir, je lui ai tout déballé immédiatement :
- Je ne veux pas faire d’études. J’en ai marre qu’on me dise que je suis intelligent parce que c’est toujours pour m’obliger à faire des choses que je ne veux pas faire. Je veux jouer de la musique, faire du théâtre, pas faire des études pour devenir je sais pas quoi qui me fera chier. Je suis bien content qu’on me prenne pour un idiot, comme ça on me fout la paix ! On n’espère plus rien de moi…
J’ai beaucoup apprécié qu’il ne se moque pas de moi. Il m’a dit que je pouvais très bien faire les deux et qu’avec mes capacités ça ne devrait pas être trop difficile. Il m’a demandé de faire un effort et j’ai accepté. Mes notes ont remonté un peu, le programme de cinquième est loin d’être insurmontable.
Mais je ne changerai pas de ligne de conduite, pas question. Parce que c’est pareil pour le sport. Je suis le plus grand de ma classe depuis toujours. Et chaque adulte fan de sport veut me faire pratiquer le sien : « Avec sa taille, il faut qu’il fasse du basket ! - Non, avec une carrure comme la sienne, il doit faire du rugby – Le lancer de poids, ça c’est pour lui ! » Aucun ne songe un seul instant à me demander si tout ça me plaît. Et moi, si je faisais du sport, ce serait le vélo, pas un autre !
En attendant, je continue d’être emmerdé par mes tordeurs de nez. J’ai songé à leur demander d’arrêter juste un instant pour m’expliquer pourquoi c’est mon pif qui concentre tous leurs efforts mais j’ai eu peur que ça leur donne l’idée de changer pour des sévices plus douloureux. Je continue à les combattre avec la seule arme que je possède : mon bagout. Alors qu’ils s’acharnent sur mon appendice nasal, je leur prouve avec des exemples bien choisis qu’ils se trompent d’ennemi. Mais rien n’y fait.
Et un jour, ils vont trop loin. Je hurle et je me mets à saigner du nez comme une fontaine. Je sens le côté gauche de mon visage enfler instantanément. Ils me lâchent et s’enfuient. Je passe par les toilettes pour me nettoyer et je vois dans une glace l’étendue des dégâts : j’ai comme un œil au beurre noir et les narines sanguinolentes. Jusque là, il n’y avait que quelques filles qui avaient assisté à mes supplices, qui me conseillaient d’ailleurs de dénoncer mes bourreaux, pour être au courant. Mais maintenant que ça se voit, je ne vais pouvoir le cacher à personne. En arrivant à la maison, je n’ai pas le courage d’inventer un mensonge et je déballe tout à mes parents. Ma mère veut que je dénonce mes agresseurs aux surveillants mais je refuse, je ne dénonce personne, jamais. Mon père est de mon avis. Ma mère dit que puisque c’est comme ça, elle va aller au collège le faire elle-même mais mon père l’en dissuade, une famille dont le père est flic qui se plaint se créera plus de problèmes qu’elle n’en résoudra, depuis le mois de mai dernier, la police n’a pas bonne presse. Mon père me conseille :
- Tu n’es pas bête, il faut que tu trouves quelque chose. Il faut que tu te débrouilles, je suis de ton côté mais je ne peux pas t’aider.
Je m’en doutais un peu. Mais je n’ai aucune idée pour me sortir de ce pétrin. Jusque là, je m’en foutais. Je n’étais pas inquiet ni angoissé à l’idée d’aller au collège ni même de rencontrer mes agresseurs. Maintenant, c’est différent. J’avais l’impression que ce qui m’arrivait n’était rien mais je me rends compte que c’est faux et je trouve cette situation intolérable. Je dois inventer une solution et je ne peux compter que sur moi-même.
Je ne tarde pas à tomber nez à nez (évidemment !) avec les deux affreux. Ils vont pour me coincer mais je leur échappe et me mets « en garde » comme un boxeur, ça les amuse. Il faut que ça cesse. Je leur gueule :
- Allez, venez ! J’en ai marre ! Vous voulez me cogner, allez-y ! Je vais me défendre. Quand vous m’aurez cassé la gueule, ça s’arrêtera, alors venez !
- Ouais, c’est ça ! Et ton père va venir et nous tabasser !
- Non, il ne viendra pas et ma mère non plus, il lui a interdit.
- Tu rigoles ? Ils ne vont pas venir ?
- Non, personne ne va venir et je ne vous ai pas dénoncé et je ne le ferai pas non plus après, vous ne risquez rien. Venez !
- Tu veux dire que tes parents ne viendront pas voir le dirlo ?
- Non, ni eux ni personne. Allez, venez !
Ils me croient et sont complètement étonnés, comme abasourdis. Ils se regardent, incrédules et me laissent. Je reste « en garde » un bon moment seul comme un con. Puis je me détends et je me permets de pleurer. Quand ils ont commencé, je m’étais promis qu’ils ne verraient jamais une larme sortir de mes yeux, j’ai tenu ma promesse. Mais là, alors que personne ne me voit, je décompresse. Je suis épuisé.
Les jours suivants, je les rencontre aux endroits habituels et ils m’ignorent. C’est comme s’ils ne me connaissaient pas. J’ai envie de savoir pourquoi je ne les intéresse plus, qu’est-ce que j’ai dit qui les a convaincus de me foutre la paix ? Mais je n’en fais rien et je finis par les ignorer à mon tour.
J’ai revu ces deux mecs plusieurs années plus tard. J’étais en fac.
C’était le soir de la première d’une pièce de théâtre dans laquelle je jouais avec la troupe de la M.J.C. J’avais gardé deux tickets pour mes parents en espérant qu’ils viendraient me voir jouer. Mais c’était comme d’habitude, ma mère devait garder les petits et mon père était fatigué, qui plus est, ils avaient complètement oublié l’évènement. Il faut bien dire que pour eux, ça n’avait aucune importance. Je n’étais pas là le soir comme presque tous les soirs, et c’était comme si j’allais jouer au tarot chez un copain : « Amuse-toi bien ! » Le lendemain, ils ne s’en souvenaient même plus. J’étais déçu mais pas surpris.
Pour moi, c’était le grand soir. La pièce était vraiment très bien et nous l’avons jouée plus tard aux rencontres amateures de Sèvres avec un vrai succès.
Mes deux affreux étaient à l’arrêt assis sur leurs meules au bord de mon chemin. Ma meule à moi était une fois de plus en panne et je pédalais comme une bête sur mon vélo pour ne pas être en retard.
En les reconnaissant, j’ai freiné à fond et je les ai surpris. J’ai dû ramer en explications pour qu’ils se souviennent de moi, j’étais maintenant plus grand qu’eux et j’avais les cheveux très longs. Je leur ai décrit mon spectacle en leur disant qu’il parlait de la société, des bourgeois, des dominants, des dominés, etc… Je voulais qu’ils me voient dans mon élément. Je n’étais pas un ado très épanoui mais quand j’étais sur scène à répéter ou à jouer, j’avais la sensation, très rare pour moi à l’époque, d’être à ma place. Je leur ai donné les invitations que je gardais pour mes parents. Je ne sais pas s’ils sont venus. Je me souviens des yeux vides du blond assis sur sa Gitane Testi où il avait placé les bracelets si bas que son menton devait toucher le compteur quand il roulait. Ils m’ont dit avoir chacun un C.A.P. mais avoir du mal à trouver du boulot. Et je n’ai jamais su pourquoi le nez ?
Adieu la S.A.L., bonjour le C.E.S.
Quand au deuxième trimestre nous avons enfin intégré l’établissement tout neuf, les travaux n’étaient pas finis. Nous n’avions cours que le matin pour laisser les après-midis aux ouvriers. La nouvelle prof d’histoire géo a trouvé que nous avions beaucoup de temps libre et elle nous a demandé d’aller visiter la mosquée de Paris.
On y allait séparément quand on voulait, sans la prof et on devait faire un compte rendu par écrit. La plupart des élèves y étaient allés accompagnés de leurs parents mais mon père bossait tout le temps et ma mère gardait les petits. Mon père avait d’abord refusé :
- On ne laisse pas des enfants seuls aller dans le 5 ! Ya des manifs sans arrêt depuis l’année dernière. Ca cogne dur dans les manifs, ils se rendent pas compte tes profs ! Au Quartier Latin, ya des bagarres tous les jours !
Je pensais donc avec joie échapper à l’exposé qui ne m’emballait pas, mais la prof m’assurait un zéro si je ne rendais rien, interdiction paternelle ou pas. Mon père a donc été obligé d’obtempérer et, avec un autre retardataire, je suis allé dans le cinquième arrondissement de Paris par un bel après-midi de 1969 avec, dans la poche, des noms de policiers que mon père connaissait susceptibles d’être présents ce jour-là dans les environs.
L’aller et la visite se passèrent bien, c’était très intéressant et nous avons eu une bonne note, mais en sortant, on a voulu s’acheter des glaces et on a cherché la boulangerie qu’on croyait avoir vue en venant… Et on s’est perdus ! On s’est retrouvés dans une manif côté étudiants, ça gueulait très fort et cassait des objets. Après avoir demandé aux manifestants le chemin vers la station de métro la plus proche - dans cette ambiance, subitement, on n’avait plus envie de glaces - il s’avéra qu’il fallait traverser le no man’s land d’une bonne cinquantaine de mètres qui nous séparait des CRS ou faire tout un chemin compliqué « par l’arrière ». N’ayant pas peur des flics, j’ai entraîné mon copain dans la traversée du no man’s land où il commençait à pleuvoir des objets hétéroclites et des cailloux. Arrivés au milieu, la peur nous a saisis et nous nous sommes arrêtés, pétrifiés. D’un côté, des jeunes nous hurlaient : « Revenez ! » et de l’autre, des flics nous gueulaient : « Avancez ! » J’ai fini par décider de courir vers les flics. Deux d’entre eux sont sortis des rangs et nous ont pratiquement portés derrière leurs lignes en nous engueulant :
- Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous avez pas vu qu’il y a de la bagarre ? Où sont vos parents ?
J’ai expliqué. Ils nous ont raccompagnés jusqu’à la station de métro qui était très proche en vérifiant bien qu’on disparaissait. Ensuite, j’ai eu la mauvaise idée de tout raconter en famille, comme une gloriole, et une interdiction stricte d’aller à Paris a sévi pendant des années.
En cinquième, on a droit à nos premières boums. Ce ne sont pas de vraies boums comme celles de l’année suivante principalement parce qu’elles ont lieu au collège. A la fin du trimestre, la prof d’anglais et la prof d’allemand ont regroupé leurs deux classes dans une et nous ont autorisé à faire une boum. Outre les gâteaux et les boissons, une grande question se posait aux garçons de ce niveau suprême dont je faisais partie :
- Alain : Toi, t’emballes devant la prof d’anglais ?
- Moi : J’en sais rien…
- Alain : Tu rigoles ! On n’a pas le droit d’emballer devant des profs !
- Christian : Si elle nous laisse faire une boum, c’est qu’on peut emballer, sinon, c’est pas une boum.
- Michel : Moi, j’emballe ! Je m’en fous si ya des profs ou pas, j’emballe et pis c’est tout !
- Tous : Ouais !
Nous étions tous partis pour « emballer ». Mais je suis certain qu’aucun d’entre nous ne savait ce que ça voulait dire exactement. Si bien qu’à la fin de la boum, personne n’avait emballé. On avait dansé tous ensemble sur des chansons rythmées plusieurs fois mais seuls, c’était déjà sympa. Quand quelqu’un a mis un slow, aucun garçon n’a osé inviter une fille. En désespoir de cause, j’ai invité la prof d’anglais mais elle a refusé et tout le monde s’est un peu foutu de ma gueule. Peu importe, c’était charmant de la voir rougir et bafouiller. Les filles se sont mises à danser entre elles et les garçons les ont regardées un verre à la main, c’était chouette aussi. Mais c’était sur un disque de Claude François choisi par elles.
C’est donc en cinquième que j’ai pris la résolution de faire partie de toutes les boums possibles. C’est quand même l’endroit où il y a des filles et de la musique, autant dire le Paradis ! Alors pour n’en manquer aucune, je me suis persuadé qu’il fallait être membre de l’organisation. J’aurai donc des disques et du matériel. Je saurai mettre le bon disque au bon moment, je bannirai Claude François et ses disciples. Et certainement qu’un jour, j’emballerai !