Au-delà de la musique, j'aime bien, de temps en temps, replonger aux sources de la musique actuelle, c'est-à-dire le rap et ce qu'on appelle le DJing.
Avec Grandmaster Flash, vous êtes au bon endroit. Et cela même si ce disque est une arnaque!
Voici l'histoire de ce bonhomme, encore vivant aujourd'hui et qui a réellement révolutionné le DJing en créant un tout nouvel instrument.
Il venait du Bronx, où des DJ existaient déjà bien sûr. Ils passaient des disques dans les parcs du quartier et faisaient danser les gens.
Grandmaster Flash s'y rendait quand il était mioche, à la fin des années 60. Il devenait fou à chaque fois que la musique s'arrêtait, le temps pour le DJ de mettre un autre disque. Pour lui, le groove devait être éternel, la musique ne devait jamais s'arrêter.
Il était aussi fan d'électronique : chez lui, quand sa mère avait le dos tourné, il démontait tous les appareils de la maison pour comprendre comment ça fonctionnait.
Un jour, il s'est mis en tête de trouver un système pour éviter les arrêts de la musique sur le dance floor. Il récupérait de vieux tourne-disques dans les déchetteries du quartier et a commencé à essayer de les faire fonctionner ensemble.
Le projet lui a pris quatre ans. Il prenait deux tourne-disques et les faisait jouer ensemble. Pour cela, il mettait des marques sur les vinyles pour savoir quand un disque d'Elvis Presley, par exemple, pouvait fonctionner avec un 33 tours de R&B. Il étudiait la vitesse et la tonalité des chansons pour les faire jouer ensemble et produire ainsi une toute nouvelle musique.
Le DJ, pour la première fois, devenait un musicien : il créait, en superposant deux œuvres, une œuvre nouvelle.
Il fallait bien entendu être rapide comme l'éclair pour changer un disque et faire tomber la pointe exactement au bon endroit pour coller avec le rythme de l'autre album.
C'était un show à part entière de voir travailler ce DJ, sans samples, sans ordinateur, uniquement avec son oreille et son savoir-faire.
Ce truc était tellement dingue à voir que personne ne dansait lors de ses concerts. Tout le monde le regardait faire, ébahi par ce qui était en train de se produire devant leurs yeux.
Cela rendait Grandmaster Flash dingue car, pour lui, l'objectif était de faire danser la foule.
Alors, il eut une nouvelle idée, la seconde qui allait révolutionner le hip-hop. Un jour, il mit un micro à la disposition du public, incitant ceux qui le souhaitaient à venir chanter ou parler pendant les morceaux. La plupart du temps, cela ne donnait absolument rien de concluant, jusqu'à l'arrivée d'un black déguisé en cow-boy, un gars du nom de Keef Cowboy, qui parlait en rythme sur le son créé par Grandmaster Flash.
Ils ont appelé cela du freestyle ; aujourd'hui, on appelle cela du rap.
Il recruta d'autres freestylers qui se nommèrent "The Furious Five".
Une nouvelle forme de musique était née ; on était au milieu des années 70 environ.
Grandmaster Flash et The Furious Five se produisaient toujours dans la rue, mais leurs concerts devenaient de très grandes fêtes durant lesquelles les freestylers mettaient le public en transe.
Un bar, le Disco Fever, s'est intéressé à ce groupe et a proposé aux musiciens de jouer chez lui. On dit aujourd'hui que c'est le premier club dans lequel du rap a été joué.
Le succès fut immédiat, jusqu'à ce que le groupe soit repéré par Blondie, qui décida d'écrire une chanson sur Flash !
La chanson permit au groupe d'être repéré par l'industrie musicale, et un manager du nom de Ray Chandler les prit sous son aile et leur donna accès aux grandes scènes. On est au début des années 80.
Le succès sur scène est énorme, et les maisons de disques ne tardent pas à se presser chez Flash pour lui demander de signer avec elles.
Flash hésite, se demandant : "Qui va acheter un disque... fait avec les disques des autres ?"
Le premier album est seulement un succès d'estime ; il ne passe pas sur les grandes radios.
Quelques mois plus tard, une représentante de Sylvia Robinson vient les voir. Sylvia Robinson, c'est une légende du hip-hop, autrice, compositrice, chanteuse. Elle avait connu quelques succès en tant que chanteuse de R&B, qui lui ont permis de rentrer dans des cercles d'écriture, en particulier pour Ike et Tina Turner. Hélas, elle ne sera jamais créditée pour les chansons qu'elle a écrites.
Blessée, elle fonde en 1968 son propre label avec son mari, All Platinum Records. Elle écrit alors des chansons pour des artistes qui vont les interpréter devant le public après avoir signé avec sa maison de disques. Elle se garantit ainsi la production de ses droits d'auteur.
Elle écrit de nombreux morceaux qui fonctionnent très bien jusqu'au hit Pillow Talk, qu'elle enregistre elle-même. Malheureusement, son mari est empêtré dans des détournements de fonds qui conduisent à la faillite du label.
Anéantie, Sylvia se change les idées dans les boîtes de nuit de New York où elle entend les premiers artistes rap.
C'est la révélation ; elle fonde Sugar Hill Records et produit le tube Rapper's Delight, qui est devenu une pierre angulaire du patrimoine musical mondial.
C'est avec cette référence en poche qu'elle va voir Flash pour lui proposer un contrat.
Le succès est immédiat, le nouveau label donne accès aux radios grand public, Flash et son groupe deviennent de très gros vendeurs.
Problème : Sylvia ne voulait pas utiliser de samples en studio ; pour des raisons financières, elle préférait embaucher de vrais musiciens, ce qui mettait Flash, celui qui avait totalement inventé ce son, sur la touche. Les rappeurs étaient maintenant considérés comme les seuls vrais artistes.
Si vous avez suivi l'histoire jusqu'ici, vous comprenez pourquoi cette affirmation est totalement fausse.
Cela provoque des tensions au sein du groupe et un des rappeurs dira même à Flash : "Tu te prends pour qui ? Tu n'es rien, juste un DJ."
Ainsi, l'homme qui a inventé un genre n'était plus qu'un simple passeur de disques.
Sylvia, qui n'a eu de cesse de provoquer des tensions dans le groupe, incitera celui-ci à enregistrer des chansons composées et produites par elle.
Dit autrement, après avoir volé à Flash son rôle de musicien, elle lui vole maintenant celui de compositeur et producteur.
Mais elle se garde bien de changer le nom du groupe, qui a déjà une très grande notoriété.
Au moment de la sortie de l'album The Message, Flash n'est donc pas présent en tant que musicien ni en tant que compositeur ; il ne touchera aucun royalties, il servira simplement de prête-nom.
Lorsque Flash demande une réunion pour avoir des explications, elle le traite avec dédain, ce qui provoque la rupture. La moitié du groupe suit Flash et l'autre moitié se réunit autour d'un des rappeurs nommé Mel. Sylvia dira à qui veut l'entendre que c'était le seul à avoir du talent dans le groupe.
Quand on connaît l'histoire du groupe avant sa signature chez Sugar Hill Records, on sait que c'est faux, mais les producteurs ont toujours raison, n'est-ce pas ?
Flash entame un procès contre Sylvia pour récupérer le nom du groupe, car celle-ci organise des tournées en gardant le nom de Flash sans sa présence.
Ce dernier tombe dans l'alcool et la cocaïne.
En 1984, Flash gagne son procès, mais ses problèmes de drogue subsistent, tout comme pour les autres membres de son ancien groupe. Keef Cowboy en meurt à l'âge de 28 ans, ce qui plonge Flash dans une terrible dépression qui accentue encore ses addictions jusqu'à le plonger dans le coma.
Ce coma servira d'électrochoc. Il se remet derrière les platines et démarre une carrière solo, assez humble à ses débuts. Finalement, c'est la télévision qui relancera sa carrière : une émission lui proposera en effet une place de DJ au sein du programme.
Cela lui permettra d'accéder à un tout nouveau public et d'être intronisé parmi les légendes du rap.
Grandmaster Flash est celui qui a transformé l'acte de mettre un disque, ce qu'on faisait depuis des décennies, en œuvre d'art. Ce n'est pas peu dire, et je pense qu'il mériterait son propre film pour rendre hommage à son importance culturelle.