Fabrizio De André

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vox populi
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Fabrizio De André

Message par vox populi » sam. 27 juin 2026 07:47

Ce matin je me replonge dans l'album La Buona Novella de Fabrizio De André.
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Je suis bien content d'avoir encore découvert un artiste extraordinaire en 2026, un artiste dont je prends le temps de découvrir l'œuvre et qui, à chaque fois que j'y reviens, me semble encore plus extraordinaire que le souvenir qu'il m'avait laissé.

Fabrizio De André est, à mes yeux, l'un des plus grands artistes du 20 eme siècle. Beaucoup le comparent à Brassens, et c'est vrai qu'il y a clairement des réminiscences dans son travail qui rappellent le chanteur de Sète. Mais je trouve que Fabrizio De André va beaucoup plus loin musicalement, en intégrant dans sa musique des éléments classiques et de musique progressive auxquels Brassens n'a jamais touché.

Son travail peut aussi faire penser à celui de Leonard Cohen, en particulier à travers sa voix, l'omniprésence de la guitare acoustique et l'approche mélodique. Mais là encore, je trouve que Fabrizio De André va plus loin musicalement. Je l'entends ouvert à toutes les poésies et à tous les sons qui l'entourent : flûte, clavecin, orchestre, chœurs sacrés...

Dans cet album, par exemple, il y a un orchestre symphonique. La plupart des musiciens qui auraient la chance de travailler avec un orchestre le mettraient au centre du disque. De André est suffisamment intelligent pour éviter ce piège qui aurait pu avaler son disque tout cru. L'orchestre, sur La Buona Novella, n'est jamais là pour impressionner ; il sert le récit, un peu comme dans une musique de film.

Enfin, ce qui est le plus incroyable dans cet album, c'est son thème et la façon dont Fabrizio De André a choisi son sujet avec son producteur Roberto Dané. On est en plein dans les événements de Mai 68 qui secouent toute l'Europe et inspirent beaucoup Fabrizio De André, anarchiste convaincu. C'est précisément à ce moment-là que l'artiste choisit de travailler sur un disque abordant... la vie de Jésus !

Lorsque ses amis et son public apprirent qu'il travaillait sur ce projet, la réaction fut particulièrement négative. Fabrizio De André, c'est un peu le Dylan italien : le chanteur qui incarne la rébellion contre un système asphyxiant et que la jeunesse italienne considère comme totalement obsolète.

« Pendant qu'on fait la révolution, toi tu écris un disque sur Jésus ? », lui dirent ses amis.

Fabrizio De André eut alors la réponse la plus brillante que l'on puisse imaginer :

« Jésus-Christ était le plus grand révolutionnaire de l'histoire. »

Phrase choc, qui témoigne de l'intelligence et de la sensibilité d'un artiste au-dessus de la masse, capable de voir ce que la plupart de ses contemporains ne voient plus, enfermés dans une lecture conformiste des textes et une interprétation figée de l'histoire de Jésus.

Fabrizio De André expliquera plus tard :

« Je voulais sauver Jésus du christianisme. »

Et c'est exactement ce qu'il va faire avec ce disque.

La Buona Novella raconte en effet l'histoire de Jésus non pas à partir des Évangiles officiels, mais des Évangiles apocryphes, principalement le Protévangile de Jacques et l'Évangile arabe de l'enfance. Il n'approche pas la vie de Jésus par son versant spirituel, mais par son aspect le plus humain, en s'intéressant essentiellement à son entourage.

La première chanson de l'album, par exemple, raconte l'enfance de Marie selon les textes apocryphes. Elle est confiée au Temple à trois ans, élevée loin du monde, préparée à devenir l'épouse parfaite de Dieu. Puis arrive la puberté :

« Sa virginité se teinta de rouge. »

Les prêtres la considèrent alors comme impure et la renvoient.

Ce poème est une lettre d'amour à Marie, mais aussi une critique très moderne et révolutionnaire — dans une Italie très catholique — du rapport de l'Église au corps des femmes.

Mais De André ne le fait jamais de manière frontale. Il laisse l'auditeur faire une partie du chemin pour comprendre où il veut en venir. Il compte sur l'intelligence de l'auditeur, et cela constitue pour moi l'essence même de la folk music.

Quand on écoute la folk américaine, de nombreuses chansons sont étranges, brumeuses ; il faut creuser pour en comprendre le sens. C'est l'un des aspects que je préfère dans cette musique, et c'est exactement ce que je retrouve chez Fabrizio De André.

Dans Il ritorno di Giuseppe, Joseph revient du travail et découvre Marie enceinte. Dans ce texte apocryphe, Joseph réagit comme un être humain : il est jaloux, blessé, perdu. En ce sens, son personnage est totalement en corrélation avec tous les patriarches de l'Ancien Testament, qui n'ont jamais été des êtres purs et désincarnés. C'est d'ailleurs ce qui est fascinant dans la Bible.

Il sogno di Maria est aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands poèmes italiens du XXe siècle. Fabrizio De André y raconte l'Annonciation du point de vue de Marie. L'ange n'apparaît presque jamais comme un être surnaturel. On a davantage l'impression d'un rêve étrange, presque érotique, profondément intime.

« Je ne savais pas qu'avoir des mains
pouvait être un péché. »

Et plus loin :

« Je ne savais pas qu'un rêve
pouvait devenir chair. »

Maria nella bottega del falegname est une scène totalement inventée par Fabrizio De André, que l'on ne retrouve dans aucun Évangile.

Marie accompagne Joseph chez le menuisier chargé de fabriquer les croix. Ils voient les bois destinés aux suppliciés.

Joseph demande :

« Pour qui est cette petite croix ? »

Le menuisier répond :

« Pour un voleur. »

Puis :

« Et cette grande ? »

« Pour un agitateur politique. »

L'auditeur comprend immédiatement que cette grande croix est celle du Christ.

Via della Croce constitue le sommet dramatique du disque. La Passion y est vue par les soldats, par la foule et par les autorités religieuses.

L'une des phrases les plus célèbres affirme :

« Ils connaissent par cœur le droit divin,
mais oublient toujours le pardon. »

Tre Madri est peut-être la chanson la plus bouleversante du disque.

Trois femmes pleurent leurs fils crucifiés : la mère de Tito, la mère du mauvais larron et Marie.

La mère de Jésus dit :

« Je sais qu'il acceptait sa mort,
mais moi je ne l'accepte pas. »

Cette phrase est d'une puissance incroyable parce qu'elle retire toute rhétorique sacrée pour ne garder qu'une mère qui perd son fils.

Il testamento di Tito est le chef-d'œuvre absolu du disque.

Le larron Tito, crucifié à côté de Jésus, passe en revue les dix commandements un à un. Pour chacun, il explique pourquoi la société l'a empêché de les respecter.

Par exemple :

« Tu ne voleras point. »

Tito répond en substance :

Quand on naît pauvre et affamé, voler devient parfois la seule possibilité.

Puis vient la conclusion :

Après avoir rejeté tous les commandements, il regarde Jésus mourir à côté de lui et déclare finalement :

« Dans tes yeux je lisais
un monde différent. »

Il ne croit plus aux lois.

Il croit désormais à la compassion.

C'est probablement la chanson qui résume le mieux toute la philosophie politique de De André.

Le disque ne se termine pas sur :

« Louez Dieu »

mais sur :

« Louez l'Homme. »

Toute la thèse de l'album tient dans ce renversement. Le sacré n'est plus au ciel. Il est dans l'humain.

Cet album n'est plus vraiment une œuvre de jeunesse de Fabrizio De André, même s'il est encore très jeune lorsqu'il le compose. Il s'agit en effet de son sixième album.

De André le considérait comme son meilleur. Je ne saurais le dire à ce stade de ma découverte de l'artiste, mais ce qui est certain, c'est que ce disque le hisse à mes yeux au niveau des plus grands.

Ces artistes qui sont à la fois extrêmement sensibles, extrêmement passionnés, extrêmement sanguins et, en même temps, extraordinairement intelligents et cultivés, au point de pouvoir nous raconter des histoires anciennes pour nous permettre d'éclairer le présent.

Faire de Jésus une inspiration pour les manifestants de Mai 68, il fallait y penser.

Et pourtant, c'est tellement vrai.

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